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Le Nouveau Manoir

Hélène

16 Novembre 2007 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

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Hélène était la seule femme que je n'aurais pas pu conquérir: elle en aimait une autre.
J'étais le seule homme qu'elle ne pouvait pas envoûter: j'en aimais un autre.

Pour des raisons purement administratives, nous nous sommes donc mariés: mon compagnon et moi souhaitions adopter un enfant: c'était donc la seule solution. Et c'était qui plus est une solution qui n'avait rien d'absurde pour nous.

Notre mariage eut lieu au mois de février. Elle portait une cape en satin blanc ourlée de feuilles d'argent, sur une robe droite et simple à col roulé. La chevelure mi-longue qu'elle avait refusé de faire coiffer tombait librement sur ses épaules, encadrant sobrement son visage blanc et rectangulaire. Elle ne souriait jamais trop, le jour du mariage ne fit pas exception.

Elle ressemblait d'avantage à une jeune femme venant assister à la noce  qu'à l'épousée même. Il y avait sur son visage cette expression de sérénité qui ne la quittait jamais lorsqu'elle était en public. Ses yeux étaient grands, parfois un peu trop lorsqu'ils trahissaient qu'elle venait une fois de plus de se perdre dans ses pensées. Je n'ai jamais su avec certitude si elle s'y perdait vraiment, mais lorsqu'un bruit la ramenait d'un des mondes dans lesquels elle avait l'habitude de s'absenter, ses yeux s'allongeaient comme ceux d'une biche et l'étincelle de sa présence se rallumait.

 A part dans notre jeunesse, je ne lui ai pas souvent connu un regard autre que celui-ci, empreint d'une grande douceur, un regard qui vous disait qu'en toutes circonstances, tout était toujours condamné à bien aller.

Le cap de nos vingt-deux ans nous avait métamorphosés. Je garde encore aujourd'hui le souvenir de l'adolescente qu'elle a été, parfois nerveuse, parfois rieuse, véritable pile électrique ou presque inerte, mais déjà souvent très altière, comme si elle se préparait à porter sans broncher un passé qui n'était alors que son présent.

Elle avait, à vingt-deux ans, absorbé des passés qui ne lui appartenaient pas, comme pour englober et annuler les effets du sien.

 Déjà au lycée elle présentait les signes d'une grande empathie qui s'était scellée plus tard dans son métabolisme.
A cette époque-là, nous nous voyions très souvent. Il m'arrivait de temps en temps d'aller passer quelques jours chez elle, quand ce n'était pas elle qui me rejoignait chez moi. 

Nos discussions et les changements d'états qui en résultaient mettaient nos proches tacitement d'accord sur un point: à nous deux, nous étions le Chaos. Il n'y avait rien que nous ne puissions faire. Je traçais, elle digressait, j'avais la "folie raisonnée", elle avait celle qui s'éparpillait. Nous pouvions indifféremment tout faire ou ne rien faire.

C'était notre équilibre.

 
Avant de nous rencontrer, nous évoluions chacun sur des plans en deux dimensions, chacun plus sérieux et rigoureux que l'autre dans sa solitude, mais après que nous nous soyions retrouvés sur le même banc d'école, elle devint la troisième dimension qui nous manquait à tous deux. Elle était mon aînée de quelques mois et ce rôle s'était naturellement imposé à elle.

Peut-être parce que j'étais plus fragile, peut-être parce qu'au contraire, elle était plus forte, elle s'est toujours sentie responsable de moi...

Le jour du mariage, si on m'avait posé la question, j'aurais dit que sa disparition aurait entraîné la mienne. Je n'étais jamais que la feille de papier sur laquelle on avait écrit ma vie avant qu'elle apparaisse pour la mettre en scène et j'avais, par dessus tout, peur de retourner à ma platitude, comme un soufflé négligé qui retombe, flasque, au fond du plat. Même après l'arrivée de notre fille, Ysolde, je craignais encore de n'être qu'une trame sans relief. Hélène passait son temps à me dire le contraire, le visage serein, tentant de me convaincre que j'étais un très bon père. Mais je ne voulais pas l'entendre. La paternité m'angoissait plus qu'il n'est supportable et Hervé, mon compagnon, désespérait de me voir ainsi.

 

L'amie d'Hélène lui fut brutalement arrachée dans un accident de voiture. L'évènement nous avait bouleversés Hervé et moi. Mais Hélène, une fois le choc passé, se mit à consacrer plus de temps  à Ysolde, apparaissant de nouveau très sereine. Elle l'emmenait en promenade quand Hervé et moi travaillions et que la petite n'avait pas école. La vie reprit son cours et mes angoisses aussi. La douceur d'Hélène, figée depuis l'accident, me rendait encore plus coupable de ma nervosité. Et tous ses efforts pour ramener la joie à la maison me paraissaient vains.

 

Un jour, la police appela chez moi, ce fut Hervé qui répondit: le corps d'Hélène avait été retrouvé, sans vie, dans le fleuve.

 

J'ai pensé ne pas pouvoir me remettre du drame, mais subitement, des choses me sont apparues. Hélène, ma soeur et mère d'élection, avait perdu ce qu'elle aimait le plus au monde. Plus rien ne la retenait ici. Elle savait très bien que je ne me sentirais pas père tant que je me saurais encore fils. J'étais devenu son fils et en coupant pour moi le cordon ombilical que je refusais de voir rompre, elle m'a affranchi.

Elle m'a fait homme, elle m'a fait père.

 

Depuis ce jour, Ysolde et moi passons beaucoup de temps ensemble.

Mes angoisses ont disparu.

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