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Le Nouveau Manoir

The Unwanted Remains of the Night

30 Décembre 2009 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries



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Le Majordome Stevens me regarde depuis les confortables pages du roman qui l'héberge et il rit.
Kazuo Ishiguro rit lui aussi (n'est-ce pas lui, l'encreur de Stevens?).
Ils rient tous beaucoup, des siècles de serviteurs, de domestiques, de théoriciens de la beauté du geste,
tous rient à gorge déployée et moi, assise derrière ma réception, le cerveau droit enchaîné à ma fiche de paie
et le gauche secoué par les saccades de l'aile qui lui a poussé dessus comme une excroissance semi poétique,
semi macabre, je ne ris pas du tout, je grommelle même d'assez bon coeur.

A qui la faute (ma Bonne Dame) si le Service n'est plus ce qu'il était?
A ceux qui le reçoivent? De 'maîtres' ils sont passés à 'clients', d''employeurs' à 'emmerdeurs'.
A ceux qui le dispensent? Des fainéants, râleurs, rebelles et procéduriers...

Le Service, reçu ou donné, n'est pas un acquis, c'est une chose innée. Certains naissent pour être servis,
d'autres pour les servir. Aucun jugement de valeur, aucune hiérarchie moyenâgeuse dans l'affaire,
juste le constat que toutes les places ne sont pas pour tout le monde...

Se faire servir quand on n'est pas né pour cela ou servir sans que l'Art de le faire coule dans nos veines,
c'est un peu comme demander au bourgeois de prendre la palette et la place du peintre qui était supposé
l'immortaliser. Résultat: un beau gâchis de toile et de matériel et dans l'oeil de l'observateur, une étincelle
d'aigreur en constatant qu'une occasion de faire quelque chose de beau et de distingué s'est métamorphosée
en une pièce montée zigzaguante de mauvaises volontés et de claques perdues.

Il serait vaniteux et un peu exaspérant de ma part d'aller dire que je ne prends pas à coeur mon travail parce que
la clientèle que je sers n'est pas à la hauteur de mon zèle, ce serait faux et archi-faux: je ne prends pas à coeur mon
travail parce qu'il m'ennuie, point. Mais je me plais à croire que quelque part au fond de moi sommeille un embryon de
ce Stevens qui aurait fait de ma carcasse en d'autres temps et en d'autres lieux une domestique heureuse,
une parfaite intendante, un impeccable majordome, dévoué au service de son maître comme un chevalier l'est à
son Roi, lié à lui par un serment d'allégeance tacite au-delà des liens communs qui unissent le commun des mortels.
Parfois, je m'imagine en tenue de garçon d'étage ou à l'intendance d'une grande demeure, chamane du carnet de
consignes, grand chambellan du plumeau à épousseter, ennemi des commérages, muet jusqu'à la tombe aux
oreilles grandes ouvertes et au cerveau formatable et sélectif en fonction de ce que l'on attendrait de moi, serf heureux
et appliqué sous la bienveillante autorité d'un gentleman châtelain, d'un Sir, d'un Lord, d'une Lady cultivée grande
amatrice de réunions littéraires prolongées tout un mois avec des hôtes distingués, souris bien-oeuvrante et
indispensable, trottinant dans l'ombre des membres d'une famille de musiciens.

Je n'aime pas mon travail et c'est bien triste car j'y serais bien à l'aise si j'étais le Majordome Stevens qui me
démange, dont la plus grande préoccupation est d'éviter de présenter un toast trop grillé à son employeur.

A contrario, je ne sais pas si je serais une bonne châtelaine ou une cliente de choix pour un grand hôtel.
Quand je m'imagine posséder une grande maison, je m'y vois me promenant d'une pièce à l'autre: bureau
cuivré-cuir aux lampes de magistrats vert bouteille et mappemonde sépia, bibliothèque en beau bois,
véranda lumineuse par intermittence sous un ciel orageux, mais je m'y vois déambuler seule, un whisky à
la main (même si je n'aime pas ça. Disons alors un bon Chardonnay), trois chats éparpillés dans les couloirs
et sur les canapés, un peu de Bach au clavecin en fond et rien d'autre (idéalement, peut-être, une compagne,
mais n'en demandons pas trop au bon génie des fantasmes blogués). Capable de tout faire chez moi, de la
plomberie aux courgettes au citron, je serais pourtant trop fainéante, trop gentiment rêveuse ou trop dissipée pour
 cuisiner seule ou faire mes travaux d'intendance et de maintenance moi-même, mais je ne me vois pas à la tête
d'une maisonnée. Peut-être me faudrait-il alors un vrai Stevens? Discret voire invisible et d'une efficacité redoutable,
que je n'aurais pas l'impression d'employer, ou alors me résoudre à sacrifier quelques heures de déambulations
musico-alcoolisées à mes menus travaux d'entretien. De cette même façon, j'éviterais les voituriers, garçons d'étage
et room service en tous genres si je séjournais dans un grand hôtel: la peur de déranger, de mal demander, de mal
remercier, la timidité maladive qui pousse à essayer de tout résoudre seul. Etrange paradoxe car vraiment, je
préfèrerais être le serviteur multifonctions et silencieux qui s'attend à être considéré comme un valeur négligeable
et supporte donc avec beaucoup d'élégance le manque de considération dont il est la victime, mais sans les
services duquel la maisonnée ne tournerait plus rond.

Je n'aime pas mon travail et c'est tout de même un beau gâchis: je ferais un bon Majordome Stevens...


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