Partager l'article ! Ressort: L'instant est immobile et calme, pourtant pas silencieux. L'air est plein: les voix y voyagent, se prennent mu ...
L'instant est immobile et calme, pourtant pas silencieux.
L'air est plein: les voix y voyagent, se prennent mutuellement pour compagnes de route et s'abandonnent à tour de
rôle à la croisée des chemins, à la croisée des courants d'air contrariés que les parois lisses et fraîches réfléchissent. Il y a du mouvement partout, mais l'instant est immobile. L'écoute est
tendue, solennelle. J'ai arrêté d'écrire craignant que la pointe du bic ne crisse sur le papier mauvais, que cette nuisance infime ne saute à cheval sur un courant d'air et n'enfle en percutant
les murs, les bancs, les partitions. Ma paume s'est d'elle-même soulevée du cahier: grattements, frottements, échos de caresses muettes entre l'épiderme et la page: je les refuse. Je n'ose plus
bouger: mes semelles de caoutchouc sur le reposoir en bois ciré pourraient grincer, un de mes lourds anneaux d'argent pourrait glisser de mon doigt froid sur le sol carrelé et provoquer le
tonnerre. J'ai arrêté de respirer. Mon coeur me semble être à l'origine d'un tintamarre bien suffisant et si je pouvais le faire taire lui aussi, je n'hésiterais pas une seule
seconde.
Je ne suis pas la seule: partout ailleurs dans la salle aucun mouvement n'est superflu. Le soleil lui-même semble
ralentir avant d'approcher les vitres sales. On le devine, difforme, scrutant avec hésitation entre les grains de poussière et les coulées d'eau de pluie séchée. Il tergiverse: on n'a pas besoin
de lui à l'intérieur. Il rebrousse chemin. Les luminions électriques semés ça et là fournissent la lumière nécessaire à la découverte de tous les détails dont l'oeil a besoin pour se nourrir dans
cette fixité quasi religieuse.
On pourrait croire qu'ici, les lois de la physique sont les mêmes que partout ailleurs, qu'un geste émet une onde
musculaire et que l'onde se propage, engendrant d'autres gestes, faisant tressaillir un nerf, étirant les mailles d'un pull, découvrant un morceau de chair, prenant pour victime les matériaux les
plus fragiles, mais non. Le paradoxe est là, dans le mouvement des masses et des courants -la Terre tourne, on le sent; et dans la fixité des choses chétives. Trois boucles couleur miel et les
quelques cheveux fins et épars qui sont leurs satellites insubordonnés sont gravées sur la nuque blanche et découverte. Fascinant spectacle que ces boucles, trois ressorts métalliques posés sur
un bras de rivière reflétant le ciel crépusculaire rosé des solstices d'hiver. Fascinant spectacle, oui, pour une spectatrice silencieuse, immobile, vide d'air et d'autres pensées que celles qui
se fixent volontiers sur les choses minuscules, une spectatrice tassée dans l'inconfort d'un banc d'église, dont les membres suspendus s'engourdissent sans plainte: ils ne voudraient pas troubler
la contemplation en laissant la parole à une chose aussi triviale que la douleur, à un canal aussi frileux et geignard que le corps. C'est un moment unique, un moment sacré.