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Le Nouveau Manoir

Mid-life Crisis

9 Février 2011 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

 

 

Je dois changer de travail.

 

Je dois changer de travail, parce que je ne connais plus les insomnies.

 

En postulant pour devenir réceptionniste de nuit, j'avais en tête l'idée de 'rentabiliser mes insomnies', idée plutôt sensée à cette époque-là où je passais mes journées à broyer du noir et mes nuits à broyer de l'encre. Aujourd'hui, même si mon emploi a rempli sa part du contrat en m'apportant de quoi payer le loyer, je constate combien il me coûte et combien il m'est difficile de le considérer avec sérénité...

 

Il n'est pas rare que je passe plusieurs journées d'affilée à enchaîner travail, loisirs et micro-siestes sur des plages pouvant aller jusqu'à quatre-vingt-dix heures, ponctuées d'un maximum de dix heures clairsemées de faux sommeils, pendant lesquelles mon corps s'alourdit de fatigue, mon esprit se remplit de brumes et mon système nerveux se charge d'électricité. Mais malgré ça, il y a deux ans que je n'ai pas connu de vraies insomnies.

 

Se glisser en frissonnant sous les couvertures avec un livre, le terminer, laisser un peu de musique lui succéder, puis un autre livre que l'on repose avec lassitude, observer le silence qui s'étale, strié de loin en loin par le son étouffé de pneus pressés sur l'asphalte et qui se fait lumière, qui balaie le plafond de rayures régulières et mouvantes suivant la glissade des pleins phares infiltrés au-dessus des rideaux clos. Saisi par un frisson, de froid ou de terreur, rallumer sa lampe de chevet, soupirer longuement, s'extirper du lit et rejoindre son bureau, pleurer sur le papier ou sur un clavier aux cliquetis rassurants des marais en prose ou des écluses en alexandrins. Ecrire, écrire encore, dessiner un peu aussi, mais toujours, toujours, inlassablement écrire et se vider de toutes ses eaux et de toute sa force vitale dans des textes merveilleusement insensés ou réglés comme des horloges en se demandant (un peu, parce qu'on n'a pas que ça à faire) d'où vient cette fureur que l'on n'avait pas dans l'après-midi. Se demandant surtout qui était cet étranger dans la peau duquel on se mouvait à ce moment-là: parce qu'il est impossible que l'on ait pu être cette personne, cette personne quotidienne.

Pleurer tant et si bien dans le papier ou dans l'écran que les larmes réelles supplantent celles de l'âme et de l'inspiration. Avoir froid et refuser de quitter cette rudesse pour redevenir, demain (dans quelques heures à peine), cette personne quotidienne. Laisser entrer les maux à mesure que les mots s'écoulent par les mains. Et inversement. Penser, écrire, pleurer, ressentir et avoir conscience, penser, penser, penser, encore. Avoir peur. Avoir peur de demain (de tout à l'heure), avoir peur du soleil qui se lèvera et nous exposera à la réalité, une réalité qui n'est pas nôtre. Etre fébrile et palpitant en pensant que l'on peut en finir et ne pas connaître demain. Avoir envie de ne pas connaître demain. Agiter des regards inquiets entre l'horloge et le coin de ciel qui s'éclaire entre les rideaux clos, mais mal clos. Savoir que demain est là, qu'il est trop tard pour le fuir, qu'il est trop tôt pour l'empoigner, qu'il est trop tard pour dormir, qu'il est trop tôt pour se secouer. Se recroqueviller en sentant macérer les phrases pleurées tout à l'heure qui dans quelques minutes, une heure tout au plus, ne seront plus les mêmes malgré la gémellité de leur syntaxe et de leur lexique. Essayer de les retenir en se disant 'je n'oublierai jamais ce que je ressens, maintenant. Il me suffira de repenser à cet instant n'importe quand, tout à l'heure ou dans trente ans et tout ce que j'ai ressenti me reviendra dans les mêmes couleurs'.

Y croire.

Sombrer.

Sombrer ainsi recroquevillé dans le coin d'une chambre moite d'aube, vingt minutes avant la sonnerie du réveil.

 

Et malgré le froid, malgré l'hypersensibilité, malgré l'épuisement, malgré la conscience que ce jour n'est pas n'importe quel jour, mais un jour qui succède à une nuit que l'on a vécue, une nuit à laquelle on a survécu comme le naufragé transi dans la carcasse déglinguée de son avion échoué en montagne, malgré l'usure et la fragilité, on se retrouve le soir dans son lit et l'on s'y endort.

 

 

Et le lendemain, alors que l'on est le héros anonyme d'un double exploit, le vainqueur d'une nuit blanche et d'une journée noire, on oublie.

Le lendemain, on redevient l'étranger, on redevient une personne quotidienne.

 

 

... J'ai besoin de retrouver mes insomnies, mes vraies insomnies.

 

Je dois changer de travail.

 

 

 

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Héléna 09/02/2011 10:57



Vous semblez surtout ne pas aller très bien et je ne crois pas que les insomnies soient la bonne solution. Ce n'est sans doute pas le lieu de ce genre de conseil mais vous devriez voir un médecin
qui pourra peut-être remplacer les insomnies par le sommeil. Vous "sombrerez" aussi mais ce ne sera pas au détriment de votre santé.