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Le Nouveau Manoir

L'abat-jour au cerisier

3 Mars 2010 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

L'Oberleutnant Heimlich sentait sa tension monter alors qu'il patientait dans le hall, devant l'office du Sturmbannführer Leidinger. Il n'appréciait guère les membres de la Waffen-SS et faisait d'ordinaire son possible pour éviter d'avoir affaire à eux, mais il était difficile de faire la fine bouche sans risquer la Cour Martiale en ces temps troublés. Il était donc à fortiori hors de question de montrer la moindre hostilité à l'égard des membres du Parti sans risquer d'éveiller les soupçons, bien superflus: qui n'avait pas quelque chose à se reprocher? Heimlich ne faisait pas exception. Ses choix de vie auraient été mal vus, eut-il été imprudent au point de les laisser voir...
Lorsque l'on avait commencé à faire appel à des universitaires volontaires pour pourvoir les postes d'officiers de l'armée, en vue de la guerre qui se préparait, Friedrich avait sauté sur l'occasion, au grand dam d'Artur qui, en plus d'être un pacifiste convaincu éprouvait un dégoût sans limites pour le Führer. Friedrich n'était guère plus belliqueux que son ami et tout aussi peu séduit par les idées de celui qui s'était proclammé leur chef, mais il n'ignorait pas non plus quel traitement était réservé aux lâches et aux déserteurs, ni les affectations arbitraires et pénibles qui pourraient résulter d'une mobilisation non spontanée.
Son niveau d'étude lui permettait de briguer un poste assez confortable d'Oberleutnant et il comptait sur le prompt retour à la lucidité de ses concitoyens pour que la guerre ne dure pas outre-mesure.
Il avait quitté Munich pour s'engager, espérant être de retour assez vite. Il y vivait avec Artur dans un petit appartement depuis presque deux ans. En 'amis'. Ils ne manquaient de rien: les nombreux cours qu'il donnait subvenaient largement à tous leurs besoins matériels. Artur, qui était le seul homme depuis la mort de son père dans une famille de cinq filles dont une en bas âge avait été épargné par la mobilisation. Il aidait ses quatre soeurs et sa mère comme il le pouvait, leur consacrant l'intégralité du salaire qu'il touchait pour son poste à la bibliothèque.

Après deux ans de missions qui l'avaient tenu éloigné de Munich, Friedrich avait été affecté à l'accompagnement d'un convoi de soldats destinés à venir grossir les rangs de la surveillance du Läger à la tête duquel Leidinger avait été nommé quelques mois plus tôt. Il se présentait donc à son supérieur, comme le voulait l'usage, pour lui communiquer son rapport et lui témoigner ses respects (hypocrites et largement dégoûtés, cela va sans dire, mais il ne fallait pas que l'on puisse s'en douter).

Heimlich, raide comme un tuteur, était perdu dans ses pensées devant la porte du bureau. Il n'avait pas eu de nouvelles d'Artur depuis près de six mois et la dernière lettre qu'il en avait reçu ne l'avait guère rassuré. Artur lui avait parlé d'actions sournoises menées par les autorités, en tenue civile, qui avaient lieu dans certains bars pour 'clientèle masculine' de la ville et qui laissaient soupçonner l'emprisonnement et la déportation de certains de leurs amis. Dans sa réponse, Friedrich lui avait demandé de rester discret, du moins pour un temps et de cesser de fréquenter les bars en question, mais il connaissait assez bien Artur pour savoir que sa désinvolture habituelle viendrait vite à bout de toutes les premières impulsions de prudence. Il était donc inquiet et se rassurait tant que possible en se disant que le climat de guerre aurait sans doute assagi son compagnon. Qui, en ces heures sinistres, ne ressentait pas les effets redoutables de l'ombre qui s'étendait et réfrigérait tout sur son passage? Artur serait prudent, oui. Il ne pouvait en être autrement.


Le Sturmbannführer ouvrit la porte, Friedrich salua brièvement et entra. Pendant qu'il faisait son rapport, il ne put s'empêcher de promener son regard sur l'étrange collection de lampes parsemées sur toutes les surfaces exploitables de l'office.

Suivant son regard, le visage de de Leidinger s'éclaira. 'Vous êtes un homme de goût Heimlich, vous aimez? Mes lampes ont toutes un petit nom, considérez-ça comme un hobby. Les occasions de se distraire ici sont rares et on prend vite goût à toutes les petites choses qui peuvent alléger un peu le quotidien.'
'Le joyau de ma collection est celle que vous voyez là, baptisée 'Levitique 19:28'. Elle vient de notre installation d'Auschwitz, en Pologne. Je l'ai baptisée ainsi à cause du passage de l'Ancien Testament qui dit « Vous ne vous ferez pas d'incisions sur le corps à cause d'un mort et vous ne ferez pas dessiner des tatouages sur le corps. Je suis l'Eternel. » C'est cet extrait des Ecritures qui interdit aux Juifs de se faire tatouer.' La lampe en question était surplombée d'un abat-jour qui semblait fait de morceaux de toile translucide rappiécés, sur chacun, un numéro avait été tatoué. 'Tatouages interdits! HA! On ne leur a pas demandé leur avis! Amusant, n'est-ce pas? Tout dans la symbolique. C'est un truc d'intellectuel car vous voyez, ce n'est pas la plus jolie, mais la symbolique est importante. Et c'est vraiment très amusant.'
Friedrich comprenait avec horreur l'origine macabre de cet abat-jour et regarda alentours, réalisant que chacune de ces lampes était couronnée d'un abat-jour différent, chacun étant un tatouage arraché quelques temps plus tôt à un cadavre... Autant de peaux découpées, tannées, tendues et ajustées pour décorer le bureau d'un officier fou. Il se sentit nauséeux.

Le Sturmbannführer, vraisemblablement très fier de sa collection, présentait chacune de ses lampes par son  surnom et racontait l'anecdote qui lui était associée.
'Vous n'imaginez pas à quel point il est difficile de se procurer ces oeuvres d'art. J'ai des rabatteurs partout. Nous sommes trois officiers sur le coup, à essayer de collecter les plus belles pièces. Je dois dire malgré toute mon humilité que ma collection est la plus belle et la plus riche de toutes. La plus méritante aussi: les Tziganes! Les Tziganes sont joliment pourvus, dès qu'un convoi arrive, je les fais inspecter immédiatement... Nous en avons peu ici, pas comme en Pologne. C'est beaucoup d'acharnement et de persévérance pour trouver tout ça.'


Mais le regard de l'Oberleutnant était à présent fixé sur une lampe haute sur l'abat-jour de laquelle se déployait un magnifique cerisier en fleurs qui lui était désagréablement familier. Le travail de l'artiste était admirable, le souci du détail assurait à l'oeuvre un rendu très impressionnant. La sueur commençait à perler au front de Heimlich 'Non, c'est impossible, il est beaucoup trop étiré, beaucoup trop grand'.

'Ah! Ma plus récente acquisition. Belle pièce n'est-ce pas?' s'exclama Leidinger. 'En le voyant arriver, j'ai précipité un peu son 'traitement' en demandant à l'hôpital une opération prioritaire: vous comprenez, il me le fallait. Un tel joyau. Je sais que le traitement de fond du matricule sur lequel il a été prélevé n'est pas systématique, mais enfin, c'était un cas d'extrême nécessité.  Un sujet pas très robuste: pour ce qu'il aurait tenu de toutes façons. Et puis les médecins étaient ravis d'avoir récupéré un cas d'étude en plutôt bon état, alors ça arrangeait finalement tout le monde.'

Friedrich restait silencieux, figé, à détailler le motif délicat de l'abat-jour. 'Non, beaucoup trop grand... Beaucoup trop...'

'Je voulais le faire monter sur un abat-jour assez grand, ils ont eu du mal pour l'ajuster, mais le résultat n'est pas si mauvais que ça, un peu déformé par rapport à l'original, mais c'est quand même du très beau travail.
Je ne lui ai pas encore donné de nom. Je ne sais pas si je lui en donnerai un d'ailleurs. Vous voyez, il vient d'un Triangle Rose. J'ai du mal avec ceux-là. C'est bien la lie de ce qui traîne ici, en général je les évite. Mais une oeuvre pareille! Je pouvais bien faire une exception.'

Les jambes de l'Oberleutnant Heimlich se dérobèrent sous lui au souvenir d'Artur qui, la peau luisante sous le soleil d'été et la sueur, avait pour la première fois retiré sa chemise alors qu'ils étaient allés se baigner tous les deux à la rivière qui traversait le village où ils passaient leurs vacances. Le souvenir du jour de leur premier baiser à ciel ouvert, marqué par la vision ravissante de l'omoplate dénudée de son premier amour, ornée d'un cerisier en fleurs exécuté de main de maître par un tatoueur talentueux...

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