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Le Nouveau Manoir

Joanne d'Hevenhel, partie 2

25 Janvier 2011 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

 

 

Voilà comment s’est achevée la rédaction de ce journal. Ces pages sont légères en encre, mais lourdes de sens. C’était le premier que j’aie jamais tenu. D’autres ont suivi bien sûr. On n’arpente pas pendant des centaines et des centaines d’années les Deux Mondes sans sentir le besoin de suppléer à une mémoire que l’on découvre défaillante à mesure que l’âge avance. Cela dit, de tous les journaux intimes que j’aie jamais eu, celui là est celui ayant retranscrit les plus tumultueuses heures de ma vie. Il n’y paraît pas de premier abord, car cette histoire de chauve-souris, de foulard et de fées, agrémentée de troubles familiaux comme on en rencontre partout et d’une apparente crise tardive d’adolescence semble quelque peu décousue et anodine et pour cause : on ne s’improvise pas rédactrice de journal intime du jour au lendemain. Pour vous permettre de comprendre un peu mieux l’histoire qui a été celle de ma mère et qui est, par la force des choses et du sang, devenue mienne, je vous dois l’intégralité des évènements, dans un semblant de cohérence. Il vous faut comprendre en quelles circonstances j’ai été rappelée au monde Anthréïde...

 

Ma mère était une jeune fille d’une beauté qui ne pouvait souffrir aucune divergence de goût ou de jugement. Elle rayonnait de simplicité, était aussi fraîche qu’une brise matinale dans les massifs inondés de rosée. Son père était seigneur du royaume de Witthazel, un royaume voisin de celui d’Hevenhel avec lequel, si mes connaissances historiques de l’époque sont justes, nous n’avions eu de conflit plus grave que celui qui avait pour sujet un troupeau de moutons errants dont les deux parts voulaient obtenir la propriété, à cause de la belle texture de leur laine. C’est vous dire si nos deux royaumes étaient en paix !

Quand ma mère eut atteint son seizième anniversaire, le Seigneur de Witthazel se rendit compte que sa fille avait quelques caractéristiques quelque peu hors normes. En effet, dès qu’elle se sentait de méchante humeur, tous les animaux du château devenaient incontrôlables, et au contraire, lorsqu’elle était enjouée, chevaux et bœufs devenaient aussi doux et malléables que les plus jeunes agneaux. Un soir ou Jade, ma Mère, était très mal en point dans son lit, une terrible et fulgurante épidémie semblait avoir affaibli tous les animaux de cette part du royaume, et pas seulement les animaux domestiques. On ne nota aucune agression provenant de loups ou d’ours pendant vingt longs jours, temps qu’il fallut aux sorciers du royaume pour rétablir ma mère de sa maladie.

Quand le roi réalisa que sa fille détenait cet étrange pouvoir, le Seigneur de Witthazel fut pris d’une peur incontrôlable qui se métamorphosa en réelle furie. Dans un accès de folie, il chassa Jade du royaume en lui disant qu’il saurait précisément où la trouver si elle tentait de s’y cacher. Jade savait qu’il lui serait en effet aisé de la retrouver : il n’avait qu’à interroger ses gens pour savoir où les animaux se comportaient d’étrange façon. Ma mère se réfugia donc dans les bois de Witthazel qui jouxtent ceux d’Hevenhel. Elle passa de nombreuses semaines seules, ayant pour compagnie les fées de la forêt et quelques autres créatures enchantées. C’est alors qu’elle fit la rencontre de Hiczah d’Heleborres, une jeune fille de son âge qui avait, à ce qu’elle disait, été bannie elle aussi du royaume où vivaient ses parents à cause d’un pouvoir étrange. Hiczah était aussi brune que Jade était blonde, et Jade aussi habitée de fragrances légères et naturelles que Hiczah semblait regorger d’encens chargés en mystère. Jade et Hiczah ne cherchèrent pas tout de suite à tout connaître l’une de l’autre, car c’était comme si elles avaient été sœurs. Elles se comprenaient sans avoir besoin de parler et se savaient prêtes à donner leur vie pour sauver celle de l’autre. Un jour qu’elles discutaient ensemble de leurs vies passées, elles s’avouèrent mutuellement leurs curieuses facultés. C’est ainsi que Mère apprit que sa compagne avait le pouvoir de se métamorphoser en chauve-souris et de visiter les âmes des gens. Hiczah quant à elle n’eût pas besoin de l’aveu de ma mère pour comprendre quel était son pouvoir. En effet, ses humeurs qui autrefois ne teintaient que celle des animaux avaient commencé à toucher la nature elle-même, les arbres et les fleurs semblaient ressentir ce que ma mère ressentait. Au fil des mois, puis des années, Jade et Hiczah se rapprochèrent encore et encore, jusqu’à partager leurs pouvoirs. Leur force commune, ainsi révélée, commença à grandir et elles acquirent de nouvelles marques de magie, certaines communes, d’autres personnelles, qu’elles découvraient parfois à leurs dépens. Une passion réelle les unissait alors, mais une passion que chacune percevait et vivait différemment. Ma mère en extrayait une fraîcheur qui ne la rendait que plus lumineuse et au contraire, Hiczah n’en devenait que plus mystérieuse, plus sombre et sauvage. Si sombre qu’elle finit par inquiéter Jade qui ne se sentait plus assez de force pour supporter tant de gravité. Ma mère commençait aussi à trouver la solitude qu’elle partageait avec Hiczah de plus en plus pesante. Elle rêvait de voir la beauté du monde, alors que sa Sœur ne voulait rien d’autre qu’une éternelle contemplation de cet amour qu’elle savait et voulait parfait.

Mais ma mère était d’une nature curieuse et ne rêvait plus que de sortir des bois avant que ceux-ci ne se referment éternellement sur elle. Juste pour aller voir de quoi les terres avaient l’air, dehors. C’est pourquoi, un jour qu’un jeune seigneur de belle allure fit son apparition dans la forêt en quête d’une biche et qu’il lui tendit la main, la prenant pour une jeune femme en détresse, elle la saisit et le suivit jusqu’à son royaume, puis jusqu’à son lit, laissant derrière elle près de sept années d’un amour aussi beau qu’étrange, ainsi qu’une jeune Hiczah de vingt-quatre ans dans un insoutenable désespoir. Alors qu’elle sortait du bois en direction des terres d’Hevenhel au bras du jeune Seigneur, une chauve-souris au pelage sombre comme la mort récitait un complainte dans une langue qu’elles seules pouvaient comprendre.

 

‘Ma Dame, c’est ici que tu m’as abandonnée, mais il y a en toi et moi une part de ce que nous avons été, ensemble. Ensemble nous avons traversé ces années et ensemble nous resterons éternellement. Mon amour a déposé dans ton sang assez de moi pour que l’enfant unique que tu auras avec ce prince soit nôtre. Ce sera une fille. Ma haine pour ce chevalier au visage ceint d’or qui t’a arrachée à moi en a décidé ainsi. Elle ira à notre place rejoindre les terres qui sont nôtres, ces terres que nous n’avons pas eu le temps d’arpenter ensemble, les terres Rouges dont la porte, au fond de la forêt n’aurait pu être ouverte que par nos deux mains unies et dont elle seule, dès maintenant, détiendra la clef. Souviens-toi de ce foulard de soie que tu portais au cou lors de notre première rencontre. Tu pensais l’avoir perdu, mais je l’ai conservé contre mon sein toutes ces années. J’y ai brodé avec quelques uns de tes cheveux l’initiale de mon prénom. En cousant, je me suis piqué le doigt et la goutte de sang qui est tombée sur la soie restera fraîche et pure, jusqu’au jour où j’aurai décidé que notre fille sera en âge de traverser la Porte Rouge.

Aujourd’hui, tu vas perdre tous tes pouvoirs et je perdrai tous les miens quand tu auras franchi la lisière des bois. Plus  rien ne pourra rompre les sorts déjà lancés. Et, j’en suis si navrée, tu ne pourras faire marche arrière, même quand tu le voudras à en mourir.

Ta vie nouvelle est devant toi et je reste derrière. Tu as fait ton choix. Sois heureuse.’

 

 

Peu de temps après, ma Mère tomba enceinte. Ainsi que Dame Hiczah d’Heleborres l’avait auguré, il s’agissait d’une fille, une fille qu’elle baptisa Joanne. La naissance de cet enfant, au lieu de lui apporter la joie attendue, ne fit que plonger ma mère dans une terrible mélancolie. Je ne le savais pas alors, mais la couleur de mes cheveux était certainement la pire des tortures qu’elle ait jamais eu à endurer. Malgré cela, elle me donna tout l’amour qu’elle pût, me contant toutes les plus fabuleuses histoires qu’elle connaissait pour les avoir vécues, prenant soin de ne cependant jamais mentionner l’existence de cette autre mère qui avait scellé nos deux destins. Elle cherchait à me protéger d’un destin qu’elle croyait sombre. En vain, car lorsque j’eus neuf ans, Mère se donna la mort, nous laissant Père et moi dans le plus terrible désespoir. Dans ma mémoire, elle était morte d’une maladie alors incurable.

C’est à dix-neuf ans que je compris qu’elle était effectivement morte d’une maladie dont on ne peut pas guérir. Une maladie mêlant peur, remords et amour. Peur d’avoir donné à sa fille la garantie d’un destin terrible et de devoir, impuissante, y assister. Remords d’avoir quitté ce qui était alors tout pour elle : sa Sœur d’âme, son véritable amour, l’amour qu’elle ne pourrait jamais plus revoir, si ce n’est en devinant une petite silhouette d’encre au sommet d’un cyprès.

 

Ma mère a essayé de me détourner de ce destin qui était gravé dans ma chair, mais en me transmettant une part de ses pouvoirs, Hiczah m’en a également donné la clef. Quand j’ai appris toute l’histoire de ma mère à travers ce rêve, en ce fameux Quatrième Jour, j’ai compris que quelque chose m’appelait, ou plutôt ai-je enfin été en mesure de l’entendre. Je suis retournée dans le bois et ai retrouvé Hiczah, gisante, enveloppée du tissus d’ivoire redevenu immaculé. Seul le grand H que je croyais d’or et qui était fait des cheveux de ma mère demeurait. J’offris à ma deuxième mère une sépulture décente et entrepris de traverser la Porte Rouge dont Dame Jade de Witthazel m’avait révélé l’existence. Je ne connaissais pas son emplacement exact, mais présumai que quelque chose au fond de moi le saurait, et je décidai de suivre mon instinct.

Je fus surprise de constater qu’il ne s’agissait pas à proprement parler d’une porte, mais plutôt d’un palier, d’apparence anodine, planté là invisible et impalpable entre deux arbres, un passage hors du temps et du monde tel que je le concevais alors. C’est ainsi que j’entrai, sans le savoir, dans les Royaumes Rouges, longeant les Terres Anthréïdes. Pendant quelques centaines d’années, je fus connue dans ce monde comme Dame Joheliàd, démon vampire, se nourrissant de sang jusqu’à découvrir par moi-même la véritable réalité du vampire. Jusqu’à devenir esprit vampire. Je pourrais vous parler des Royaumes Anthréïdes, mais la vie là-bas est aussi dense qu’un mythe à elle seule et ne saurait souffrir d’une quelconque élision, je préfère donc ne pas m’aventurer sur le terrain de frustrantes mises-en-bouche. Cela dit, il me faut au moins vous éclairer davantage sur ce qu’est un vampire, tel que je le conçois maintenant, pour en être un depuis un temps on ne peut plus honorable.

Dans votre imagination, il y a certainement l’image du Dracula de Brahm Stoker, où une des multiples autres facettes que les vampires ont pu prendre dans les contes et films qui foisonnent de nos jours. Certains d’entre nous, les démons vampires, correspondent à l’idée que vous vous en faites. J’ai été démon vampire pendant quelques centaines d’années. Je connais la soif de sang, je connais le désir charnel de plonger deux crocs avides dans une gorge pâle. Je connais les brumes de Londres, les éternelles folies de Paris, les terres battues des sentiers africains, les cloîtres carmins de la Cité Impériale, pour y avoir, toujours en bonne compagnie, aspiré quelques vies. Mais avoir l’éternité devant soi pour réfléchir fait atteindre à l’âme un degré de conscience inimaginable pour qui n’est pas immortel. Cela requiert également à passer un cap de restriction inconcevable aux yeux de la plupart des immortels.

Lasse de tuer pour mon bon plaisir ou par simple appétit, j’ai essayé de trouver une compensation à la frustration qui commençait à m’envahir. Les plaisirs de la chair, les plaisirs de la chère, les spiritueux, les drogues douces, puis dures... Rien n’y faisait. S’il est bien une chose que vous croyez vraie et qui ne l’est pas le moins du monde au sujet des démons vampires, c’est leur immense culture ! Un démon vampire est un abruti total, un drogué, qui n’a pas la moindre idée qu’autre chose que le sang puisse exister. Il ne voit que ça, ne rêve que de ça, ne vit que par ça. Le gentleman suceur de sang de vos fantasmes n’existe pas a priori.

Je commençais à me résigner à l’idée de devoir reprendre ma vie d’avant quand je décidai d’essayer ce qui semblait captiver alors nombre d’humains : l’art. Dame Joanne d’Hevenhel en connaissait un peu, mais elle avait fini par oublier que les sentiments liés à une immersion dans les choses de l’esprit peuvent eux aussi apaiser les viscères. J’avais besoin, en tant que Joheliàd, de le redécouvrir.

Je pris un livre, me rendis dans un Opéra, me trouvais (chose jusqu’alors impensable) des amis humains parmi les peintres et les danseurs et compris en côtoyant ces formes pures de génie d’où venait toute mon espèce : le besoin d’absorption.

Etre un vampire, c’est désirer, envier, ressentir la jalousie. C’est admirer, mais ne pas passivement s’en contenter. Nous sommes un vice, mais par notre essence, peut-être le plus beau qui soit. Je ne fais pas ici l’apologie de nos crimes perpétués pendant des millénaires, je ne poignarde pas une seconde fois les enfants, femmes et hommes, fées et nymphes que nos crocs ont plongés dans les ténèbres et dans la damnation. Je voudrais seulement vous faire comprendre que notre maladie (puisqu’il s’agit bien de cela) vient en ligne droite d’une autre maladie beaucoup moins redoutée, que seuls les sages craignent : l’amour. L’amour passionnel, le désir absolu. Quelques uns de nos ancêtres ont cru qu’en aspirant la vie hors des plus tendres personnes, nous gagnerions leur tendresse, et tout notre peuple a suivi. Aspirer le sang des hommes forts pour devenir forts, aspirer la beauté pour s’en recouvrir, aspirer le génie pour se l’approprier, aspirer l’amour pour savoir aimer, la bonté pour être aimés... Tous les crimes commis par mes pairs n’ont jamais eu pour victimes que des êtres doués de talents, innés ou acquis. On ne verra jamais plus le corps d’une personne incarnant la méchanceté et la petitesse, gisant affublé d’un double orifice dans la gorge, sauf dans les cas extrêmes où certains démons vampires se sont retrouvés à ce point pervertis par l’odeur du sang qu’ils en ont oublié toute distinction pour ne plus laisser place qu’à leurs immondes viscères.

C’est en lisant à nouveau, en me laissant porter par les mélodies les plus belles que j’ai fini par oublier la nécessité des repas quotidiens constitués de sang frais. Une toile vaut son pesant –et bien plus encore ! d’hémoglobine, tout comme les voix semblant revenir de nos mondes et pourtant nées chez vous. Se noyer dans la contemplation de leur art et dans cette particulière expression de leur beauté vaut la vie de tous les corps, toutes les âmes les plus enviables.

 

Voilà pourquoi les soirées gothiques de l’époque moderne peuvent être si ennuyeuses. Tant de platitude, tant de mauvais désirs en émergent, celui de rejoindre une mode qui se mue en un prétendu esprit, se révélant toujours grégaire, qui ne mérite même pas l’appellation d’esprit. Mais parfois, je vois, au coin d’une cave aménagée en dancefloor pour l’occasion de quelque soirée à thème, une âme vivante, aux cils de laquelle semble perler toute l’intelligence du monde. Une âme qu’au lieu de vider de son sang, je cherche à connaître, à aimer et à pousser au bout de ses facultés de création, pour qu’elle m’apporte la nourriture nécessaire, l’élixir de génie indispensable à ma survie ainsi qu’à la sienne, car comment n’être qu’à moitié ?

Parfois aussi, je vois une autre sorte d’âme. Une âme qui a peur du soleil parce qu’elle ne comprend pas comment on peut passer une éternité à donner sans jamais rien recevoir en retour, une âme qui apprécie la lune pour sa capacité à réfléchir la lumière qu’elle attire, qui bénit le noir pour absorber toute la lumière qu’il reçoit et ainsi lui ressembler dans sa condition de chose définie par un inextinguible désir. Oui, parfois, il m’arrive de voir des semblables qui n’ont pas encore été réveillés, qui cherchent leur voie vers nos royaumes, et alors je deviens leur Hiczah, je réveille leur connaissance de cet autre monde, je les rends à leur nature profonde.

Voilà ce que je suis devenue. Charon en une beaucoup plus heureuse manière, une diapositive de passeuse d’âmes mythologique, emportant ses voyageurs vers les rives d’une vie nouvelle.

Savoir qui l’on est demande temps et foi, exige de ne pas céder à un entourage qui veut nous coller l’étiquette de la folie. C’est un travail laborieux, un effort quotidien.

C’est le défi d’une vie, éternelle ou non, que celui de se souvenir de ce qu’on n’a jamais encore été...

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Eric 25/01/2011 23:27



Je crois qu'il est juste de s'attarder uniquement sur la fin.


Elle ne justifie pas les moyens car non-cités.


Sharon s'tonne elle-même. Les Basic Instinct resterons sur la berge.


J'peux trouver la conclusion optimiste ?


C'est ardu à suivre ... j'ai "rechecké" plusieurs fois en plusieurs lectures ...


Le pas négociable: tu sais très bien que le génie ressemble, ressemble seulement, à la folie ! Aucune étiquette, éthique avec un grand E !!!!