Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Nouveau Manoir

A voix haute.

25 Février 2010 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

keats.JPG


Trois ou quatre fois ces dernières semaines, j'ai discuté avec des amis du dernier film de Jane Campion retraçant une partie de la vie du poète John Keats: Bright Star.
Chacun d'entre eux l'avait plus ou moins aimé: la lumière, la photographie, les costumes,
 les acteurs, tour à tour évoqués pour arguments positifs et de l'autre côté de la balance,
la mièvrerie, la mollesse, la fragilisation à outrance d'un poète pourtant apprécié pour la
 force de son écriture, la puissance de ses mots et de ses images.

Il y a du vrai dans tout et nous ne sommes pas ici pour faire une critique de ce film qui
trouvera ses fers de lance et ses piloris chez les cinéphiles avertis et plus érudits que moi.

Je me suis rendue au cinéma sans espérer ni redouter grand chose: c'est un film de Jane
Campion et j'avais aimé La Leçon de Piano; c'est un film sur Keats, poète dont je suis très
 éprise depuis longtemps, portant pour titre celui d'un des poèmes que je préfère.
En avant toutes.

Faisant partie de ceux qui n'ont pas particulièrement été touchés par l'image, c'est sans
regrets que je n'ai pas hésité à fermer les yeux à chaque fois que Ben Whishaw (John Keats)
lisait les écrits de son personnage. Et alors quel plaisir!
Quel plaisir que d'entendre, lus par une personne dont la vocalisation d'un texte est
le métier, les vers d'un de ses auteurs favoris!
Passons sans nous y arrêter sur l'émotion, de toutes façons indescriptible puisque
intime, ressentie à l'écoute de Bright Star et de La Belle Dame Sans Merci et asseyons-nous
un moment sur une réflexion plus ancienne, plus générale, qui touche à la voix et à sa
 façon propre d'habiller un texte et de lui insufler une vie nouvelle.

La lecture est une activité fragile, qui implique une relation très fusionnelle entre
l'objet lu et le lecteur. La lecture de la poésie est entre toutes la pratique la plus intime
et la plus forte: c'est entièrement dans la tête du lecteur que la musique des vers naît
et enfle, à peine guidée par la baguette malhabile du poète qui n'a plus vraiment le
 pouvoir de diriger un orchestre une fois sa mélodie textuelle composée et soumise à
 d'autres yeux que les siens. Il n'est jamais que le compositeur sourd.
Nul ne peut connaître l'âme d'un poète car ses mots à peine échappés cessent tout à fait de lui appartenir.

Cette découverte très intérieure de l'impact de certaines combinaisons de mots sur l'esprit
et le coeur qu'expérimente le lecteur n'a pas de corps et cette absence d'incarnation fait
parfois naître l'envie et le besoin de donner à l'abstraction de l'émotion une dimension
concrète. Qui, en lisant de la poésie, ne s'est jamais retrouvé presque sans s'en rendre
compte à lire à voix haute les passages qui le touchent?

En lisant à voix haute, je donne au texte une seconde naissance, j'éprouve son rythme
et ses accrocs, je teste la mélodie que mon intériorité a composée pour lui en le posant
sur un filet de vent, un souffle, une vibration. Je le mets en bouche comme on goûte
un grand vin, l'arrondis, en extrais les différentes saveurs et enfin, je l'envoie frapper
au pavillon de mes oreilles pour lui découvrir un autre volume et clore la boucle du plaisir qu'il me procure.

Ecouter de la poésie lue par un autre, c'est une expérience encore différente.
Celui qui lit est l'instrumentiste, l'interprète, mettant dans l'exécution de son morceau
 toutes ses visions et fantaisies.
Celui qui l'écoute et découvre le texte par les tympans est un témoin, le témoin d'une
interaction solennelle et précieuse entre deux intériorités distinctes qui se rencontrent et fusionnent.

Je me suis livrée aujourd'hui à un exercice inhabituel pour tenter d'illustrer mon propos.
N'étant pas experte en la matière, j'ai préféré m'en tenir à la prose sans toutefois renoncer à
 John Keats. L'avantage d'une lecture à voix haute dans une langue avec laquelle nous ne
sommes pas entièrement familier est que les mots sont alors plus volontiers vocalisés dans
 le seul but de leur donner un corps, de métamorphoser l'idée en objet, sans réel soucis de
sens. Il m'aurait été impossible de choisir Baudelaire ou Eluard: il aurait fallu pour
cela une confiance d'acier en la qualité de ma lecture. Je ne l'ai pas.
Je prie les anglophones et anglophiles de pardonner les fautes de prononciation.

Cette (superbe) lettre en date du 13 Octobre 1819 était destinée à Miss Fanny Brawne, le grand amour de John Keats. Il avait 23 ans.


-Suivre le lien pour écouter-



Commenter cet article