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Le Nouveau Manoir

Du Désir. ou les cotonneuses pensées.

10 Septembre 2009 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

         

          Dès lors que l’on peut tomber dans ses pensées comme on tombe dans un délire cotonneux, c'est-à-dire sans aucune prudence ni retenue et avec la sensation d’expérimenter quelque chose de bon, d’inquiétant et de mystique tout à la fois, c’est le signal envoyé par notre subconscient qu’il est grand temps de se laisser aller à l’abandon et de ne pas, surtout pas, lutter. La lutte contre le puissant appel du déraisonnable est vaine, plus que n’importe quelle autre cause vaine. Elle est même la figure emblématique des causes perdues d’avance, tout au plus un délai inutile que la raison s’octroie pour se donner l’illusion de la sécurité et de la maîtrise de soi. On ressort systématiquement perdant, à court ou long terme, d’un combat contre ce que la chose que l’on appelle  Soi a de meilleur à donner, c'est-à-dire le naturel, la spontanéité et par là, la folie.

        

          Il est question ici de désir et l’évoquer de cette façon semble être juste, bien davantage que dans tout autre contexte où il serait faussement sublimé ou sottement sous-estimé. Il est facile d’en faire un émissaire de l’érotisme, ou le porte-étendard de l’attraction, ou encore le coupable tout désigné de leurs débordements. Facile mais réducteur et peut-être même, selon les subjectivités, franchement faux. Le désir est avant tout une pensée complexe qui trône au sommet de la réunion de paramètres divers : une sensation, un souvenir, une envie, la perception sensorielle d’une multitude de facteurs plus ou moins assortis et surtout, curieusement, la prédominance superbe d’une réflexion à plusieurs embranchements, voire l’intellectualisation d’un sujet particulier, le sujet qui est l’objet de ce même désir. La prétendue bestialité qui ferait selon certains partie intégrante du désir est chargée d’une connotation horriblement péjorative qui en fait la manifestation des plus bas instincts. Déjà, il y a dans cette interprétation quelque chose de terriblement laid : l’instinct n’est pas la bassesse. La bassesse est une invention d’esprits perfides, alors que l’instinct est la plus pure expression de la pensée humaine. Le désir n’est pourtant pas bestial. On ne désire pas ce qui ne nous interroge pas et l’interrogation, la stimulation intellectuelle, sont aux antipodes de la brutalité. On ne désire pas non plus ce qui ne pousse pas notre esprit à s’incarner dans un paysage nouveau. L’imagination, la faculté de matérialiser autour de soi par une imagerie dense la substance de quelque chose d’aussi abstrait et impalpable que la pensée font du désir le plus intime des arts. Un art subjectif qui n’est certes soumis à aucune codification, qui ne peut être examiné sous aucun angle, mais qui doit son caractère immensément précieux à cette intimité en question, qui l’engendre et le magnifie.

          Le désir est un hypnotiseur bienveillant et sauvage qui saisit l’individu par le bras avec plus ou moins de douceur et le force à s’allonger sur un sofa surdoué et polymorphe, capable de prendre instantanément la forme qu’il faut pour le meilleur et le meilleur seulement.

          L’image d’un délire cotonneux n’est peut-être pas commune à tout le monde et peut-être trop peu claire pour ceux qui ne l’ont jamais expérimentée, mais c’est pourtant celle-ci qui s’impose à la catégorie de personnes dont je fais partie. Quoi que l’on fasse, où que l’on soit, que le moment soit opportun ou non, quand l’hypnotiseur nous attrape, tout un univers se déplie et s’agence en un cocon frêle autant qu’indestructible. L’individu qui en est la victime (heureuse ?) s’y retrouve épinglé comme un papillon naturalisé qui sentirait encore, qui sentirait mieux même dans sa prostration. Les ailes caressées par des projections toutes mentales, mais toutes paradoxalement plus sensorielles les unes que les autres, leur impact encore exacerbé par l’environnement ouaté. Sur le sofa nuageux, puisqu’il n’est plus rien du monde extérieur qui puisse nous toucher dans notre cotonneux délire, c’est à l’intérieur que le drame se déroule et par chaque terminaison nerveuse jaillit un fragment du trouble ressenti, anticipé ou revécu. Dans cette reconstruction du réel, il n’y a pourtant pas de place pour le fantasme, le fantasme n’y existe pas, ne peut pas y exister, car il est fait d’espoir et de chimère. Le désir est fait de vérités, tangibles ou immatérielles, projetées ou récupérées du passé, de l’avenir, plus rarement du présent, il est la pensée parfaite, la pensée confortable, la pensée ergonomique, il est le moment où la pensée est idéalement au diapason avec l’être qu’elle habite.  La raison pousse à lutter contre ce confort soudain qui peut perdre l’Humain en lui-même, mais ce dernier est généralement le plus fort, sa folie douce s’accorde parfois le droit à la chute délicieuse...

          C’est en cela que le désir est mystique, inquiétant et bon et c’est en vertu de ces trois qualificatifs que l’on doit s’y laisser tomber car ils sont tout ce dont l’être a besoin pour non pas survivre (pour cela nous avons l’eau, la nourriture et le sommeil) mais véritablement vivre : le divin, la peur, la béatitude.

L.Y.

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