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Le Nouveau Manoir

Le Scientifique, l'Etang et le Crayon de Combat

18 Avril 2008 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries


 

Le Scientifique, l’Etang et le Crayon de combat


 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Harold_Jeffreys

 


La littérature regorge d'histoires fabuleuses remplies de petites créatures sympathiques, logeant au fond des placards ou sous les plinthes carrelées des salles de bains. Ces histoires sont destinées aux enfants et souvent mettent en scène les plus jeunes et les plus innocents d'entre eux, ce qui résulte immanquablement en la totale décrédibilisation de leurs aventures.


Enfant, je n’étais pas très friand de ce genre de contes. Je leur préférais les mystères naturels du Ciel et de la Terre. C’est pourquoi, grandissant, je me suis spontanément tourné vers l’étude des mathématiques et des statistiques pour finir par m’orienter vers l’astronomie et enfin, la géophysique, domaine dans lequel je trouvai le plus total épanouissement.


 

L’imagination n’a jamais été mon point fort et n’a jamais fait partie des armes dont j’ai eu à me parer pour affronter le monde. J’étais né scientifique, et les sciences nous apprennent à concevoir et conceptualiser, pour glisser plus facilement de l’abstrait des chiffres aux réalités de leur application, pas à imaginer. Je n’ai donc jamais eu à me servir de mon imagination. Je n’aurais, quoi qu’il en soit, jamais été capable de le faire.


 

Il vous sera donc facile, une fois ces lignes parcourues, de comprendre mon trouble lorsqu’en 1939 (j’avais alors 48 ans !), eurent lieu des évènements qui perturbèrent profondément ma perception du monde.


Bertha et moi nous étions mariés, heureux d’avoir à partager au sein de notre couple bien plus que cet amour simple qui n’aurait pas suffi à nos âmes scientifiques. Je l’avais ramenée avec moi dans la maison qui m’avait vu naître dans le Comté de Durham, au Nord de l’Angleterre. C’était une grande ferme, dans laquelle je n’avais pas remis les pieds depuis mon départ pour l’université de Newcastle upon Tyne. Elle était entourée d’un immense terrain de plusieurs hectares sur lequel on trouvait un petit étang, gelé la plupart du temps, qui m’attirait beaucoup lorsque j’étais enfant. Je m’étais mis en tête que l’on pouvait y trouver toutes sortes de créatures préhistoriques conservées par la glace et espérais pouvoir en ramener quelques unes dans ma chambre afin de les étudier.


Ma mère, terrorisée à l’idée que je puisse m’y noyer, m’en avait formellement interdit l’accès, maladroitement au début, jusqu’au jour où elle me vit pétrifié de terreur devant une vipère qui était parvenue à se glisser jusqu’aux marches de l’entrée. Elle comprit très vite quelle carte il lui faudrait jouer et me dit que les hautes herbes qui entouraient l’étang étaient infestées de serpents. Ma curiosité contrariée ne résista pas longtemps devant cet argument et j’oubliai bien vite les mystérieuses espèces préhistoriques qui ne sommeillaient pas tant dans les couches profondes des sédiments que dans le secret de mon cœur (et peut-être, qui sait, dans mon imagination ?).

 


Les années passèrent et je m’enferrai dans les études, espérant par ce biais ne jamais connaître de disette intellectuelle. J’y parvins.


Quand nous retournâmes, Bertha et moi, dans la ferme de mon enfance, je retrouvai le terrain comme je l’avais quitté, à cette différence près que les herbes avaient gagné du terrain et grimpaient maintenant fort haut, cachant presque entièrement le fameux étang, qui ne m’apparaissait plus que comme une vaste flaque. Je l’oubliai aussitôt.

 


Un matin de janvier 1939, je me réveillai en sueur, après un cauchemar aussi surprenant par sa nature même (je n’avais pas pour habitude de me souvenir de mes rêves) que par son contenu : j’e m’étais vu attaqué par une horde de serpents sortis tout droit de la bouche de ma mère alors qu’elle était penchée au-dessus de mon lit d’enfant pour me souhaiter une bonne nuit.


Encore secoué par ce rêve, je me levai sans déranger Bertha et descendis l’escalier vers le bureau, espérant y retrouver la réconfortante présence de mes livres. En passant devant la fenêtre du séjour, je constatai que la lune brillait fortement à l’extérieur, illuminant les champs alentours comme le soleil d’hiver au petit matin. Tout au fond du jardin, une tache argentée nimbée de brume attira mon regard : l’étang ! Je n’y avais plus songé depuis bien longtemps. Je repensai subitement à mon rêve et me souvins de ce que ma mère m’avait raconté au sujet des hautes herbes qui entouraient l’étendue d’eau. Je réalisai à ce moment seulement qu’il s’agissait très probablement d’un mensonge destiné à me tenir à l’écart d’une noyade potentielle. Mes fantasmes d’enfant me revinrent en mémoire et je décidai d’aller enfin observer de plus près l’étang interdit.


Sans prendre le temps de me couvrir, je sortis dans le froid hivernal et me dirigeai vers l’étang, seulement armé d’un crayon de papier et d’un petit carnet dans lequel j’espérais sans doute inconsciemment pouvoir croquer le fossile d’une des créatures préhistoriques qui avaient habité mon esprit lorsque j’étais petit garçon.


Je parcourus à longues enjambées la distance qui me séparait de la flaque de lumière argentée.


En me rapprochant, je constatai qu’il était plus grand qu’il n’y paraissait de loin. J’avançai doucement vers ce qu’il conviendrait d’appeler une rive (car l’étang était en effet assez grand, deux cent cinquante pieds de long pour cent cinquante de large environ). Quelle stupeur !


Ce qui aurait dû, à cette heure et en cette saison, être de la glace n’était pas même de l’eau ! A la place, il s’agissait d’une curieuse substance argentée légèrement phosphorescente, presque gélatineuse, qui ne ressemblait à rien de connu, pas même au mercure que j’avais longtemps étudié. Tremblant, moins à cause du froid que de la découverte, je m’allongeai dans les hautes herbes et penchai ma tête au-dessus de la surface. Au début, je ne perçus que le reflet lointain de la lune et celui plus proche de mon visage, mais en regardant plus attentivement, je commençai à discerner des formes dans les profondeurs (oui ! le terme est pourtant pesé ! je lui aurais donné presque trente pieds de profondeur dès la rive !) ; des formes qui auraient pu être les vestiges d’une ancienne cité ou, plus exactement, le reflet d’une cité qui se serait élevée de mon côté de la surface. Le spectacle était troublé par quelques taches sombres qui se mouvaient très près de ladite surface. Etrangement, le fond n’était pas obscur, mais lumineux comme une ville en plein jour. Mes yeux commençaient à s’habituer et quelle ne fut pas ma surprise quand je vis, à quelques pouces de mon visage, une paire d’yeux qui ne m’appartenait pas entrain de me dévisager ! Leur propriétaire, une femme de belle et jeune allure, bien que de très petite taille, semblait aussi stupéfaite que moi de me voir ici. Nous nous contemplâmes longtemps ainsi, immobiles. Cela me permit de découvrir sa surprenante physionomie. Ses traits, d’une étonnante beauté, étaient dessinés sur une peau bleu nuit sur laquelle se découpaient deux lèvres couleur de brique. Ses yeux, aux iris verts, et bleus là où ceux de l’Homme sont blancs, étaient encadrés de cils interminables qui conféraient à son regard une grâce infiniment plus sauvage que celle des félins de notre monde (car je compris qu’il s’agissait, sinon d’un autre monde, au moins d’un monde ‘à part’ et cette découverte me fit frémir). Ses oreilles, longues et pointues, se perdaient dans une masse de cheveux mi-longs et anthracite. Elle avait la posture d’une vierge chasseresse, accroupie face à moi, à peine vêtue de larges écharpes de tissu. Dans sa main, un poignard à peine plus long que mon ongle.



Après avoir un peu repris mes esprits, je sentis qu’un danger approchait et je ne fus pas trompé. La jeune femme se redressa vivement et je vis alors ce que j’avais pris pour des taches noires se muer en d’affreuses créatures à quatre pattes, couvertes d’algues et d’épines. Les bêtes, six en tout, tournaient autour de la jeune femme comme des hyènes affamées et mon cœur se mit à battre à tout rompre quand je réalisai que j’allais peut-être assister, impuissant, au massacre de la plus belle créature qu’un Homme aie jamais pu voir.


J’étais habitué à réfléchir vite et bien, mais le spectacle pétrifiant de cette Blandine à la peau bleue à la merci des Lions me tétanisait. Il fallait pourtant que je fasse quelque chose. Elle se battait admirablement bien face à ses sombres prédateurs, mais il était évident qu’elle ne ferait pas long feu avec son ridicule petit poignard. Si seulement je pouvais lui procurer une arme ...


Mais je le pouvais ! Je me souvins alors que j’avais emmené un crayon. Je le sortis avec précipitation de la poche de ma chemise de nuit et avec un peu d’appréhension, comme si je craignais de briser la fine couche argentée qui séparait nos deux univers, je le plongeai dans l’étang. Par un prodige que je ne saurai jamais expliquer, en traversant la surface, mon pauvre crayon de bois et de carbone prit l’aspect d’une longue lance de fer. Avec un regard chargé d’une infinie gratitude, la créature s’en saisit et, équipée de cette nouvelle arme, ne fut pas longue à venir à bout de ses adversaires, non sans être blessée en de nombreux endroits.

 


Enfin, je respirai... Elle était saine et sauve...


Visiblement épuisée, la jeune femme retourna à l’endroit où je l’avais aperçue pour la première fois et s’y assit. La lance s’était brisée en deux durant la bataille. Elle en récupéra une partie et défit un des rubans qui entourait sa poitrine, puis elle le noua autour de la moitié de lance qui avait jadis été la pointe de mon triste crayon de statisticien. Elle se pencha enfin vers moi et me tendit ainsi décorée cette minuscule arme qui l’avait sauvée, en me regardant droit dans les yeux.


En jaillissant de la surface, de mon côté, la lance reprit son aspect de crayon, un petit crayon idiot qu’une longue herbe nouée à son extrémité rendait précieux.

Nous échangeâmes un dernier regard, et la jeune femme empoigna l’autre moitié de la lance avant de disparaître comme un soupir, sous la surface moirée du lac d’argent.

 


 

Ce matin là, je rentrai chez moi, chargé d’une douceur inexprimable. Inexprimable, oui. Et ce fût tout...


Quelques semaines après cet évènement, je reçus la médaille Murchison, pour mes travaux de géologie.


Personne, pas même ma femme, n’apprît jamais ce qui m’était arrivé cette nuit là et je ne garde en double témoignage de la véracité de l’aventure qu’un demi crayon couronné d’une herbe flétrie et la douceur immortelle d’une certitude : nul besoin d’imagination. J’ai rencontré, moi, Harold Jeffreys, le scientifique, l’irréfutable preuve que les plus merveilleuses choses se déroulent sous nos yeux et certainement pas dans notre esprit...


 

Mes chiffres attestent que 97% des personnes parmi vous ne me croiront pas.

 



 

Ils auront tort.



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brjeanmart 16/05/2008 18:39

"(...)  Ainsi, les images, les sons, les souvenirs, les histoires,
surtout les histoires que l’on reçoit ou que l’on forge soi-même, viennent
s’ajouter à notre pays intime, comme des plumes nouvelles aux ailes d’un
colibri, comme une livrée nouvelle au vieil arbre que la pluie a nourri, et ce
feuillage, à mesure qu’il s’installe, fait naître un autre colibri, un arbre
différent qui sait tout de l’ancien mais que l’ancien ne peut atteindre. Comme
un vent qui caresse la terre avec l’odeur des algues et du sel, et des rêves de
corail, et qui installe, de seconde en seconde, et d’une seconde à l’autre,
d’imperceptibles différences - en fait : un déplacement ..."
dixit Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot,
p. 302, éd. Gallimard, 2007
toujours ce plaisir de te lire, de rêver décrypter tes mystères
dessinés... bisou   brig