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Le Nouveau Manoir

Hero

15 Janvier 2008 , Rédigé par ISobel Publié dans #Curiosités



Souvent, les réactions émotionnelles opèrent à retardement sur l'individu.

Une image, une odeur, un son, peuvent mettre très longtemps à se frayer un chemin jusqu'à cette colossale réserve à ressentis qui loge en chacun de nous.

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Hero, film de Zhang Yimou, est sorti sur les écrans en 2003, et c'est cette année-là que je l'ai vu, encore sous l'effet enthousiasmant du Tigres et Dragons de Ang Lee. Ce dernier, en m'introduisant aux films de sabre chinois, avait sans que je m'en rende compte ouvert en moi des voies qui ne se refermeraient jamais plus.
La découverte de ce type de cinéma et de façon plus générale du cinéma asiatique ne peut pas laisser de marbre. On y adhère totalement ou on le rejette en bloc, les demi-mesures ne me semblent possibles que dès lors qu'on n'y a pas vraiment prêté attention. J'ai évidemment adhéré. Hero est donc arrivé dans cette heureuse période de découverte et d'émerveillement face à une culture et une esthétique totalement nouvelles pour moi et paradoxalement étrangement familières.
Lorsque je parle de 'voies' mystérieusement ouvertes par l'intrusion du cinéma asiatique dans ma vie (des animés de Miyazaki aux froides lumières de Wong Kar Wai), je pense entre autres à celle qui a naturellement résulté en ma fasciation pour l'extrême-Orient et donc pour l'Angleterre: cela poura paraître illogique mais
pourtant non, il n'y a aucun paradoxe dans cette affaire-là. Et je me risque même à parler de prédestination, de prédispositions, de je-ne-sais-quoi de pré-quelquechose qui rendait la combinaison Extrême-Orient+Angleterre+moi inéluctable.
Les ressemblances entre ces deux titans ne se limitent pas à leur boisson de prédilection et leur façon cérémonieuse de la consommer, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui. Non. Aujourd'hui, je vais plutôt parler de couleurs.


En revoyant pour la énième reprise le fameux film Hero, quatre bonnes années après y avoir été confrontée pour la première et inoubliable fois, j'ai été frappée, un peu plus peut-être qu'à l'accoutumée, par la beauté des images qui y sont mises à l'honneur. J'ai alors 'compris' qu'il fallait que je me penche un peu plus sur la codification des couleurs qui peut paraître limpide pour certains, mais qui vaut tout de même la peine de s'y arrêter un instant. D'aucuns diraient que quatre années de gestation est une durée idéale, lorsqu'il s'agit d'un film ou quatre assassins se battent, sur quatre tableaux différents, de quatre couleurs distinctes, et surtout lorsque l'on sait que le chiffre 'quatre' est le chiffre maudit de la langue chinoise parce qu'il se prononce de la même façon que 'mort'.

Il n'y a pas de hasards.




Un bref résumé de l'intrigue nous permettra d'y voir un peu plus clair dans le déroulement des choses et de plaquer plus aisément au sens vehiculé par les images qui vont nous intéresser.

Nous sommes en plein milieu de la Chine médiévale. Le roi de la province de Qin (Chen Daoming) projette d'étendre son pouvoir au-delà des limites du canton qui est sous son autorité, avec l'appui d'une redoutable armée d'archers qui fait trembler à la seule rumeur de son approche. Mais l'entreprise d'unification du Roi a semé beaucoup de morts sur son passage, ainsi que beaucoup de mécontentement, laissant aux lèvres des quatre meilleurs guerriers du royaume un goût amer, à l'origine de leur désir de vengeance dont nous allons suivre l'évolution tout au long du film.


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Sans Nom (Jet Li), se faisant passer pour le préfet d'un petit canton, déclare être celui qui a terrassé les trois plus fins combattants du royaume. En récompense, il est reçu en audience exceptionnelle par le Roi soulagé d'être enfin à l'abri de ses trois ennemis déclarés et désireux d'entendre le récit de ses exploits.



Sans Nom lui conte alors comment il est parvenu à se débarrasser de Ciel Etoilé (Donnie Yen), puis de Lame Brisée (Tony Leung Chiu Wai) et Flocon de Neige (Maggie Cheung), en se servant de leurs sentiments pour les affaiblir et ainsi les monter les uns contre les autres, dans un manège amoureux qui va jusqu'à impliquer Lune (Zhang Ziyi), la dévouée servante de Lame Brisée. C'était sans compter sur la sagacité du Roi qui ne peut concevoir que de si bons guerriers, si dévoués à leur tâche, puissent se laisser influencer d'une quelconque manière par leurs sentiments.

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Le Roi se lance donc dans la narration de sa propre version des évènements, mettant en scène Flocon de Neige et Lame Brisée dans les peaux de deux amants aussi résolus au sacrifice amoureux qu'au sacrifice à la cause qui implique l'assassinat du Roi.

Mais là encore, ce n'est qu'une version imaginée et erronée du réel déroulement des choses. Sans Nom reprend la parole pour dévoiler la véritable histoire, tandis que le Roi réalise que toute cette mise en scène ne visait qu'à obtenir la faveur de l'approcher suffisemment pour pouvoir le tuer... Le complot était parfaitement orchestré.

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Mais Lame Brisée, le plus accompli des quatre guerriers, a révélé par l'intermédiaire d'une calligraphie lourde de sens à Sans Nom ses doutes sur le bien fondé de leur entreprise, peu avant que ce dernier ne parte pour accomplir sa mission au palais du Roi. Nous assistons donc aux réminiscences de Lame Brisée et à la progression de ses pensées dans un superbe flashback qui donne toute sa texture à l'intrigue. Ces pensées d'un guerrier ayant atteint le stade suprême de la maîtrise des Arts Martiaux teintent par capillarité celles de l'imperturbable (mais néanmoins sage) Sans Nom.

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Alors que nous avions découvert grâce au deuxième récit de Sans Nom la profondeur des convictions de chacun et leur détermination à mettre un terme à la vie du Roi, la fin du film nous montre leurs façons respectives d'assumer leurs choix, si différents pourtant de leurs choix originaux et si émouvants, précisément à cause de ces revirements et obstinations dans les voies empruntées.

Les films de sabre chinois (Wu Xia Pian) sont particulièrement réputés pour leur peinture exacerbée des valeurs ancestrales. Le sens de l'honneur, la loyauté, l'introspection, l'élévation spirituelle par la voie des armes: chacun de ces aspects est copieusement représenté dans Hero.
Ce pourrait être un film simplement chargé de ces belles valeurs, porté par des ballets aériens sublimement menés et des combats d'une poésie rarement égalée (on se souvient aussi du combat à l'épée dans les cimes d'une forêt de bambous que nous offrait Ang Lee dans Tigres et Dragons), mais Hero, ce n'est pas 'seulement' ça. L'image y est impeccable et c'est précisément grâce à la précision de cette image que l'oeil et l'âme du spectateur sont littéralement enveloppés non seulement par l'intrigue, mais aussi par une poésie omniprésente. Quand on demande à quelqu'un s'il a vu le film Hero, il y a de fortes chances pour qu'il réponde 'le film avec les couleurs?'
On pourrait justement reprocher à Hero cet aspect esthétisant, mais ce serait se méprendre sur les véritables nature et fonction du Wu Xia Pian: les films de sabre nous déroulent d'anciennes légendes qui, en tant que telles, doivent être identifiables au premier regard. Les lois de la physique interdisent aux combattants du 'Monde Réel' de virevolter au-dessus de la surface d'un lac sans même en perturber les eaux. D'autres lois et d'autres usages nous disent aussi que, dans ce même

Monde Réel, aucun vêtement ne se pare automatiquement des couleurs adaptées aux intentions profondes de celui qui le porte. Ce sont des lois qu'il faut absolument mettre de côté, après, et après seulement, les superbes couleurs de Hero commencent à faire sens, au-delà même de la simple esthétique inhérente au genre.


La colorisation des paragraphes précédents n'est pas fortuite. En effet, Zhang Yimou a choisi de peindre chacun des tableaux, chacune des versions, en une couleur dominante, lourde de sens.

Ainsi, la première histoire, mettant en avant les sentiments passionnés des protagonistes, sera dominée par la couleur rouge, couleur de l'élément de feu.
La seconde, plus tournée vers le sacrifice, montrant la dévotion des personnages à une cause et celle d'une femme à celui qu'elle aime, sera saturée du bleu, couleur de l'eau et de la féminité.
La troisième, retraçant le passé des héros, consacrée au souvenir, aura une dominante verte, du vert de la terre, couleur du destin.
Quant à la quatrième, dans laquelle est imbriquée la période de flashback (en vert), elle sera pure et blanche. Bien sûr, la couleur de l'élément aérien lui est donnée parce qu'elle raconte ce qui s'est réellement passé, mais aussi parce qu'en tant que couleur du dénouement, elle est auss
i celle de la mort et de la fidélité, deux valeurs intimement liées dans les légendes médiévales chinoises.

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Une 'couleur' supplémentaire s'impose au regard, malgré le fait qu'aucun hommage ne lui soit rendu de la même façon qu'aux autres, c'est le noir, le noir de la tenue de Sans Nom...

Ce sont les couleurs qui, dans le délicat découpage chronologique du film, permettent au spectateur de s'y retrouver avec plus de facilité entre réalité, souvenir et mensonge et d'enfin se laisser porter par l'histoire.


C'est après avoir replacé chaque couleur face à sa signification que l'on est en droit de se demander si ces choix esthétiques ne desservent pas sous certains aspects la compréhension de l'ensemble pour les spectateurs occidentaux que nous sommes. Dans notre culture, le noir est associé au deuil. Hero ne dément pas à première vue cette thèse: Sans Nom n'est-il pas celui qui amène dans son sillage morts et menaces? Celui qui a forgé son personnage autour de ses prétendus assassinats? Celui qui présente au Roi de Qin les armes de ses victimes en trophée avant de le menacer de le tuer à son tour?
Un esprit occidental aura du mal à se détacher de l'analogie (qui saute aux yeux) avec une figure de Faucheuse, manipulant les mortels pour arriver à ses fins, à laquelle rien ni personne ne peut résister. Pourtant, une fois les fils de l'intrigue démêlés, on apprend que ce guerrier sombre et solitaire n'a en fait versé le sang de personne et porte plutôt en lui le mouvement d'une vague destinée à nettoyer les âmes de leurs pulsions homicides. (C'est lui qui apportera au Roi la calligraphie faite par Lame Brisée louant le stade suprême de l'élévation du guerrier que ce dernier ne pourra atteindre qu'en renonçant à son arme).

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A contrario, l'Occident préfèrera également associer le blanc au domaine du rêve et à l'au-delà, mais ici, c'est bel et bien à la réalité qu'il est solidement plaqué, une réalité incluant douleur, désillusion et mort.

Quant à l'usage général des couleurs pour surligner l'importance de valeurs telles que le sens de l'honneur, la dévotion et l'amour profond, nous autres occidentaux aurions tendance à leur préférer ce qui entre dans notre conception de la sobriété et qui, justement, exclut toute forme d'emphase visuelle. Nos flashbacks se déclinent au mieux en pastels, mais plus souvent en niveaux de gris. Quant à la scène pendant laquelle Ciel Etoilé et Sans Nom se livrent une bataille spirituelle (et donc imaginaire), nous n'aurions pas choisi de la démarquer en utilisant comme ici le noir et blanc, mais plutôt d'en faire un moment haut en couleurs et franchement spectaculaire, selon cette vision que nous avons des mondes imaginaires...

Hero m'a permis d'observer que l'Extrême-Orient  avait une perception de la nature humaine plus attachée à la spiritualité qu'à la réalité matérielle. Cela peut sembler paradoxal, une fois encore, mais n'y a-t-il pas dans les drapés volants de ses personnages et leurs couleurs vives quelque chose de cette aura dont nous parlent les Maîtres à Penser, quelque chose qui va directement chercher l'essence de l'individu pour l'en revêtir avec une limpidité étonnante? Il ne faut pas se laisser duper par les jeux de masques, car dans ce film (comme dans d'autres, je pense au superbe Dolls, de Takeshi Kitano), le véritable masque est incrusté à-même la peau de l'individu, lui est indissociable, tandis que celui dont il se pare nous révèle sa véritable nature.
Orient et Occident ont inversé les polarités dans les jeux de dissimulation (à l'exception, peut-être de l'Angleterre).

C'est ce qui rend le Nô si intéressant, c'est aussi ce qui rend la Commedia dell'Arte si riche!
Mais ce sera le sujet d'un autre article..!


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