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Le Nouveau Manoir

Frances Farmer's Folly

7 Janvier 2008 , Rédigé par ISobel Publié dans #Curiosités

 

Erasme disait dans son Eloge de la Folie que la pire d'entre toutes était de vouloir être sage dans un monde de fous.

A ses dépens, l'actrice Hollywoodienne Frances Farmer a pu goûter à l'amère véracité de cette déclaration.
 

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Née fin 1913 à Seattle, Frances s'illustre jeune comme une personnalité très marquée aux idées pour le moins dérangeantes dans une Amérique déjà méfiante. C'est en effet avec son essai 'God Dies' (Dieu meurt), rédigé à seize ans, qu'elle fera pour la première fois parler d'elle: il sera publié dans un journal radical. Un premier coup d'éclat pour une jeune femme qui ne cessera plus de se démarquer par la grande liberté de ses pensées, liberté qu'elle tentera courageusement d'étendre à ses actes.
 
Elle remporte en 1935 un autre concours et part pour la Russie grâce au journal qui l'avait organisé. C'est plus qu'il n'en fallait aux services de surveillance pour décider de la considérer avec la suspicion réservée aux communistes.
 
De retour de Russie, elle fait escale à New York, forte de plusieurs années passées dans la troupe de Théâtre de l'Université de Washington au sein de laquelle elle avait déjà émerveillé les critiques. Elle ne tardera guère à être repérée et attachée par un long contrat de sept ans à la Paramount.
 
Elle entame une carrière brillante, non sans s'appliquer à modifier le monde auquel elle appartient désormais officiellement. Quelque peu idéaliste, elle va tenter de faire de Hollywood le point d'amorce de ses aspirations personnelles. Très vite, ce monde tout de superficialité va la lasser et elle donnera sa préférence à Broadway: elle se sent plus à l'aise sur les planches que devant le caméras et fera tout son possible pour s'y retrouver puis, une fois qu'elle y sera, se démènera pour y rester. Engagée, intelligente, ambitieuse: le théâtre lui semble être le meilleur raccourci entre ses forces et celles de son public qui, combinées dans ses idéaux, lui laissent augurer les plus belles chimères.
C'est sous la coupe de Clifford Odets, alors son amant, qu'elle est partie vers le monde du théâtre. Mais une relation amoureuse reste un cadre fragile, elle s'en rendra compte lorsque Odets lui annoncera qu'il ne souhaite pas quitter sa femme (oui, il est alors marié à l'actrice Luise Rainer!) et qu'il a décidé de destituer Frances du rôle qu'elle jouait dans leur pièce au profit d'une autre jeune femme plus argentée et donc plus apte à la financer! La rupture est totale.
Frances, affaiblie par ses longs et infructueux investissements personnels et par cette véritable trahison sentimentale, sera pourtant traquée sans répit par les pontes d'Hollywood qui lui infligeront un chantage à la rupture de contrat. Pas moins houleuses, ses relations familiales ne lui apporteront aucun réconfort: elle va être harcelée par sa mère, cette dernière percevant les choix de carrière de sa fille comme une attaque personnelle.

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Ceci ajouté à cela, elle tombera dans l'alcool et sera incarcérée à plusieurs reprises pour de légères infractions qui contribueront à la précipiter vers un long cauchemar: Frances fera plusieurs séjours en asile psychiatrique après que les autorités l'aient déclarée "mentalement irresponsable de ses actes", diagnostic appuyé par sa mère qui préfèrera la faire passer ouvertement pour folle. C'est d'ailleurs cette dernière qui provoquera l'ultime internement de sa fille en Mai 1945, la renvoyant vers cinq ans de tortures, car peut-on appeler "soins" des traitements incluant électrochocs, gavages médicamenteux expérimentaux et humiliations en tous genres? La psychiatrie sortait à peine de ses premiers balbutiements…
La série se serait vraisemblablement terminée par une lobotomie, suite à laquelle Frances "complètement guérie" sera renvoyée dans sa famille. Après avoir gagné sa vie à la réception d'un hôtel, l'actrice présentera dès 1958 et pendant six ans une émission télévisée.
C'est un cancer de l'oesophage qui aura raison d'elle, en 1970.
 
Une telle biographie peut servir d’amorce à une multitude de réflexions, sur une multitude d’approches : les effets catastrophiques de l’establishment Hollywoodien sur l’intégrité mentale des personnes qu’il use comme des marionnettes dans son optique d’« entertainment » ; ou encore les désastreuses relations parents/enfants dès lors que les premiers tentent de vivre leurs propres rêves par l’intermédiaire des derniers... Mais les réactions de chacun ne sont jamais engendrées que par les traumatismes subis par leur subjectivité. Ce sont donc mes propres démons qui ont choisi d’attaquer non pas les causes d’une prétendue folie, ni même les légendaires conflits générationnels et encore moins les prémices du Maccarthysme, mais plutôt le bien fondé de cette appellation de « folie » qui a été étiquetée sur Frances Farmer.

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Je ne me baserai pour cela que sur un échantillon très réduit et douteux de réalités biographiques (ce que m’en a dit Internet, ce que m’en a dit le film de Graeme Clifford « Frances » sorti en 1982), mais après tout, l’enjeu n’est pas de savoir avec précision ce qui est ou non arrivé à Frances Farmer pendant ces sombres années, mais plutôt de chercher à comprendre en quelle absurde mesure on peut avoir un meilleur jugement de la santé mentale d’une personne que cette personne elle-même. Immédiatement après avoir vu le film en question, je me suis sentie profondément touchée par le calvaire de cette jeune femme brillante, fragilisée par la solitude et l’incompréhension de son entourage et finalement clouée au sol par la rudesse de la réalité.
 
Je ne vais pas me livrer à une approche médicale, ou philosophique, ni même simplement à une analyse, mais plutôt une observation, qui n’aura rien de surprenant si l’on sait qu’elle est faite par une personne dont l’une des phobies est de se retrouver internée (par erreur ou non) !
 
Je ne m’attaquerai pas non plus aux pathologies « bien réelles » découvertes par les avancées de la science, non parce que je les établis comme avérées (après tout, ‘plus de connaissances’ ne signifie pas forcément ‘plus proche de la vérité et de la réalité’), mais parce que je ne suis pas de taille à me battre contre d’éventuels experts en la matière. Je ne sais d’ailleurs pas où se situe la frontière entre une folie dite ‘douce’ et une pathologie, alors nous admettrons que je ne parle ici que de cette folie qui se situe juste en dessous du seuil critique la séparant de traitements médicaux...
 
L’affect va primer sur l’intellect.

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Frances Farmer, à peu de choses près, une femme parfaite, dans l’acception la plus large du terme. Sa meilleure arme fut son intelligence, mais cette arme se retourne très vite contre la personne qui la manipule en inadéquation avec les exigences de son temps. Heureux les intellects compatibles aux disfonctionnements d’un système, quel qu’il soit. Heureux donc les intellects limités ou spécialisés, ciblés sur autre chose que la recherche de l’harmonie, la fusion entre l’individu et son environnement dans un but d’élévation.
Dès lors que commencent à s’imposer certaines questions existentielles, l’intellect s’y applique, mais à ce moment là, il est déjà trop tard, l’individu a déjà fait son choix entre les ignorer et tenter d’y répondre. Une fois le processus enclenché, impossible de faire marche arrière.
Les engrenages de la réflexion, de l’observation, de la perplexité ont posé Frances, mais aussi un grand nombre d’autres personnes (vous peut-être ?), devant la difficulté de se faire comprendre. Je ne parle pas de génie torturé qui se complaît dans son hermétisme, mais de la simple distance imposée par de grandes différences dans les procédés de communication. Il y a une scène tout à fait ulcérante dans le « Frances » de G. Clifford, dans laquelle Jessica Lange (qui interprète le rôle de Frances Farmer) se retrouve face au médecin chef de l’institut psychiatrique dans lequel elle a été envoyée. Une lutte commence entre deux personnalités extrêmement fortes : celle du médecin, certain de sa supériorité et du manque de lucidité de sa patiente à propos de son état, se précipitant à interpréter le moindre signe d’agacement de cette dernière comme le symptôme d’une hystérie évidente, et de l’autre, Frances, exaspérée et ostensiblement provocante car déjà certaine que quoi qu’elle puisse dire, elle ne fera entendre raison à personne.
 
Imaginez-vous un instant à la place de Frances. Un médecin réputé, aussi bardé de diplômes que de froideur et de suffisance, vous regarde dans le blanc des yeux pour vous dire que vous avez besoin de repos. Vous le savez, mais vous savez aussi que vous n’avez besoin que de repos, et éventuellement de temps, pour vous remettre d’aplomb alors que vous pressentez déjà que cet homme derrière son bureau vous a identifiée comme potentiellement dangereuse (dangereuse pour vous-même, ironie) et projette de vous abrutir grâce à quelques pilules dont l’efficacité n’est que théorique.
Vous aurez beau vous défendre, quel intérêt ? Vous êtes la folle, il est le sain d’esprit. Vous êtes la folle qui a été prise en flagrant délit dans un moment de fragilité, après avoir copieusement été trahie et manipulée par vos proches et dans votre activité professionnelle (qui était alors tout pour vous), vos idéaux cruellement rabattus au sol par une réalité irritante contre laquelle vous n’étiez pas préparée mais qu’aujourd’hui vous connaissez mieux, même si l’épuisement vous laisse un amer goût de désillusion et pas encore la force de vous y mesurer ou de vous en détacher.
Lui, est le sain d’esprit qui ne connaît de vous que vos débordements, vos « caprices » et qui n’a d’autre version que celle de la personne, plus atteinte que vous, qui vous a livrée à lui. Le sain d’esprit qui sait, parce qu’il l’a appris, tout ce qui peut, toujours en théorie, se passer dans un cerveau.
Un cerveau, oui, mais pas votre cerveau, mais cela, comment le lui faire comprendre ?
 
Agacée par son étroitesse et sa hauteur, vous l’agressez un peu : "tendance hystérique".
 
Désespérée par la perspective d’être bientôt enfermée, sous l’étiquette ‘folle’, vous éclatez en sanglots : "tempérament instable".
 
Reprenant momentanément le dessus vous ironisez et tentez de lui faire comprendre qu’il ne peut pas être sérieux! : "possibilité de comportement schizophrène, à surveiller".
 
Et enfin, moins sotte que lui, vous comprenez qu’il vaut mieux se taire pour éviter trop de dégâts, mais lui est toujours dans son jeu de lutte et brandit bien haut son dernier diplôme avant de conclure d’une voix satisfaite : « enfin, vous voilà revenue à la raison », d’une main légère il inscrit : "le sujet a admis son mal, surveiller basculements éventuels". Il arbore à présent un faux air paternel...
 
Et voilà, vous êtes rangée dans la moins reluisante des cases pour avoir voulu mener votre vie selon vos propres règles. Une seule minute de décalage entre vous et le monde suffit à lancer un engrenage qui ne peut mécaniquement pas vous laisser vous en sortir indemne.
Frances Farmer a eu la malchance de faiblir au mauvais moment (le risque lorsque l’on mène une existence aussi exposée).
 
Cette scène tirée du film de G. Clifford montre les efforts de la jeune femme pour « être sage dans un monde de fous »...
Cliquer sur l’image pour ouvrir le lien.
 

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CQFD
 
L’initiative de cet article vient-elle témoigner d’une folie latente qui menacerait de submerger un jour ou l’autre ma personne ?
Suis-je...mieux : Sommes-nous tous des internés en sursis dès lors que nous mettons un peu de notre intelligence à l’œuvre et que nous l’associons à tout ce que nous pouvons manifester de passion et de dévouement ?
Déclarons, pour le bien de tous, que ce ne sont que des propos de Chapelier Toqué et retournons cacher notre camisole sous la rassurante cape de normalité qui nous sied si bien!
Prions néanmoins qu’un jour, de plus courageux fous fassent don de leur personne et de leur crédibilité pour repousser un peu les limites, faire accepter un peu plus de notre fantaisie : c’est à force de voir les athlètes mordre la ligne que l’arbitre décide de la faire déplacer !


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Fractale 07/01/2008 21:02

Un article tout à ton honneur, qui se pose des questions, analyse...Je n'ai jamais vu le "biopic" (comme on dit de nos jours) avec Jessica Lange, ni n'ai jamais lu l'ouvrage de Frances Farmer. Cependant cela ne m'avait pas empêché de me pencher sur la triste trajectoire de cette femme hors normes et intelligente: enfermée, traitée comme un animal parce que intelligente et dérangeante (rien qu'avec son essai "dieu est mort" au lycée! Déjà très novateur à une époque puritaine!)Un voyage en Russie qui la condamne "rouge" et sur la "liste noire" de Hollywood à l'époque, puis le reste.En effet, la psychiatrie à l'époque, balbutiant ses débuts, n'est rien moins que barbare comme tu le dis si bien: les bains d'eau glacée (que l'on retrouve chez une autre Farmer qui lui doit son pseudo: Mylène Farmer dans le film Giorgino), les électrochocs (et à ce propos j'ignore si tu as vu le film "Vol au dessus d'un nid de coucou", un de mes films cultes et "situé" dans les années 60-70 (adaptation d'un livre qu'il me faudra lire), la lobotomie infligée sans autre forme de procès, les êtres traités comme des animaux: livrés à eux mêmes, la nourriture balancée par terre, la promiscuité, la crasse, les viols aussi (que subira Frances Farmer via des infirmiers et soldats).Et une famille qui ne fait que cautionner ces traitements cruels... Une destinée brisée, pour rien.Rapport à hollywood et les psys, l'excellent ouvrage (roman) "marilyn, dernières séances" de Michel Schneider montre l'omniprésence et omnipotence des psys dans le tout hollywood.Après il y a internement forcé et hospitalisation qui n'ont rien à voir. Pour l'internement sans avis de la personne il "suffit" de l'avis de deux psychiatres différents.Quant à la psychiatrie et aux traitements hospitaliers il serait archifaux de penser qu'ils n'ont pas évolué et que ces pratiques barbares existent toujours. Je ne nie pas l'existence d'internements de force, mais les traitements, les thérapies, les médicaments, les soignants, les hospitalisations ont bien changé depuis l'époque où Frances Farmer s'est retrouvée internée. (les médecins actuels disent toujours "hospitalisé").Quant aux maladies mentales, à la dépression, aux troubles de la personnalité, je m'y intéresse depuis un moment pour souffrir de certains de ces troubles. En effet je souffre de tendances dépressives et autres troubles. Rien non plus d'extrême ou de dramatiquement pathologique mais suffisamment pour que je suive un traitement et voie des professionnels (c'est moi qui ai désiré tout cela et je suis satisfaite de l'aide qui m'est apporté). Car on ne choisit pas d'être ainsi. Bien souvent je pense que j'aimerais tellement être "normale", ne pas avoir à prendre tous ces médicaments etc.Les avis et recherches se partagent encore entre origine génétique (les problèmes d'anxiété et de dépression seraient liés au même gène, dépression fortement liée à un malfonctionnement des activateurs/récepteurs de sérotonine, suffit de chercher des articles sur google et les revues spécialisées). Et à ce propos deux articles de Rue89 se révèlent très intéressants:http://rue89.com/2008/01/02/la-lutte-contre-la-depression-rallume-la-guerre-des-psyshttp://rue89.com/2008/01/06/guerre-des-psys-lanalyse-des-internautes-de-rue89?page=0#commentairesJ'ai été hospitalisée 3 semaines à un moment de ma vie où j'allais très mal et ou les symptomes me submergeaient trop pour que j'arrive à vivre correctement. 3semaines pour que l'on voie comment adapter le traitement, bien analyser les tenants et aboutissants. J'ai assez bien vécu tout cela. Et l'hôpital n'est PAS un lieu de vie, on se tourne de plus en plus vers des lieux de vie médicalisés pour les personnes aux troubles très lourds. J'ai coutume de décrire ainsi ce dont je souffre: une facilité innée à avoir des idées et pensées désespérées et noires, une hypersensibilité extrême à tout ce que la vie, l'existence, le monde, peuvent avoir de désespérant, sombre, absurde.Et puis qu'appelles tu folie? Concept galvaudé, parfois à la mode à certaines époques (cf le romantisme gothique du 19ème siècle).Car ce concept est très vaste et fourre-tout, et les troubles sont très divers: troubles bipolaires, troubles de la personnalité, névroses, psychoses, schizophrénie, dépression, etc. Il y a d'ailleurs diverses formes de dépressions, schizophrénies et psychoses..Pour Frances Farmer c'est un autre cas: celui d'une femme intelligente et fine qui a souffert de l'étroitesse d'esprit d'une époque, de la barbarie d'une façon de traiter les gens malades ou différents. Les accusations sur le communisme (qui actuellement n'auraient aucun lieu d'etre), sur la folie, fausses. Bien sûr il n'est pas impossible qu'elle ait traversé un épisode dépressif, mais c'est autre chose et la façon de soigner, les traitements étaient inadaptés et barbares. On ne peut que déplorer tout ce qui s'est passé.Mais, je le répète, il serait erroné de croire que de tels traitements ont lieu actuellement dans les pays dits développés, même s'il subsiste des abus.