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Le Nouveau Manoir

Paragraphe 175

16 Novembre 2007 , Rédigé par ISobel Publié dans #Plumeries

hommes-triangle-rose.jpg

J'ai toujours eu le don des chutes inopportunes.
Aujourd'hui ne fera pas exception.

Je suis tombé, comme un crétin. Si je m'étais arrangé pour prendre la brouette d'à côté, j'aurais fatalement pris un chemin un peu différent et la semelle déglinguée de ma chaussure droite ne serait pas allée se coincer dans ce morceau de racine.

D'ailleurs... Une racine... Ici! C'est absurde. comme si la Nature avait des droits en pareil lieu.
A la réflexion -oui, je peux me permettre de réfléchir maintenant: ce n'est pas comme si je n'en avais pas acquis le temps-, à la réflexion disais-je, c'en est presque logique. Ici, même la Nature joue peut-être un rôle dans la grande entreprise de nos dirigeants politiques: une racine posée là, inutile (il n'y a aucun arbre alentours), dépassant de la couche épaisse de neige glacée, qui n'aura servi qu'à faire trébucher et à poser la tête d'un 'triangle rose' dans la ligne de mire du tir d'entraînement d'un soldat SS. Elle doit aussi considérer que nous autres homos pourrissons la belle race aryenne, la Nature, et qu'il est préférable que je sois étalé par terre avec le visage collé dans la neige rouge et sale.


briquetterie.jpg

 
Je pourrais prendre les choses autrement: la Nature, que je vénérais dans ma tendre jeunesse (l'avant-guerre, il y a deux ans à peine...), aura cherché à abréger mes souffrances en envoyant cette racine providentielle...



Triangle-Rose2.jpg


Hier soir, j'ai fait escale dans une petite librairie du 4ème arrondissement lors d'une promenade. Fouillant dans les étagères pour y débusquer ma lecture du soir, j'y ai trouvé un livre traitant d'un aspect particulier d'un sujet que je connais pourtant bien -du moins le croyais-je-, depuis assez longtemps: l'univers concentrationnaire.

 
J'ai eu à plus d'une reprise l'occasion de me pencher sur cette sombre période de l'histoire, en cours ou pour ma culture personnelle, mais malgré de nombreuses lectures et la 'visite' de deux camps de concentration, je n'avais jamais vraiment arrêté mon attention sur le sujet que je vais évoquer ici.

Faute d'informations suffisantes? Ce n'est pas à moi d'en juger: la préface de l'ouvrage suivant le fait à ma place.
 
 
Cet ouvrage, d'un certain Heinz Heger, évoque plus spécifiquement le Paragraphe 175, qui dictait le sort réservé aux 'Triangles Roses', appellation alors donnée aux déportés homosexuels et réservée aux hommes, non que les femmes aient été épargnées par la folie Aryenne, mais ces dernières arboraient le triangle noir, triangle des 'asociaux' ou malades mentaux.
C'en est effrayant d'absurdité (et cette fois, on est loin des belles absurdités Carrolliennes).
 
 
Ce triangle plaçait son porteur à un rang comparable à celui des personnes déportées pour leurs convictions religieuses (les Juifs en majeure partie): quel que soit le moyen utilisé pour y parvenir, l'objectif était l'extermination, totale et définitive...

Nacht-und-Nebelrose.jpg

A l'intérieur des camps de concentration, les déportés homosexuels étaient traités de façon totalement abominable et, ce qui peut sembler incroyable, pas seulement par la hiérarchie du camp ou par les SS qui y faisaient loi. On serait tentés de croire que dans le malheur une certaine solidarité finit par s'installer, mais cette période nous aura prouvé que c'était loin d'être le cas.

La 'vermine' composée par les 'détraqués sexuels' étaient la proie des prisonniers qui se disaient 'normaux-eux' (criminels divers et déportés politiques) et qui n'hésitaient pas à faire empirer leur calvaire.
 
Les tortures, les exécutions arbitraires, le travail forcé, tout cela était un lot commun à tous les déportés et il me paraîtrait tout à fait immoral de vouloir tenter d'établir une échelle allant du 'plus' au 'moins préférable' des causes d'incarcération.

 

Si j'évoque ce sujet et non la cause des déportés Tziganes, Juifs ou Communistes, c'est premièrement à cause de cet ouvrage lu cette nuit et dont le souvenir est encore frais, mais aussi à cause de ce que Jean Le Bitoux, qui a préfacé le livre, mentionne et qui m'a littéralement tétanisée: jusqu'en 1994 (et ce n'est de toute évidence pas une date frontière), la cause homosexuelle n'était pas même reconnue, voire méprisée, par certaines associations d'anciens déportés et en 1985, on crachait encore sur la gerbe commémorative destinée à rappeler au monde la rafle de près de 150000 homosexuels.

 
 
Il est triste de voir qu'on peut également écrire 'mémoire sélective' avec une majuscule.

Au fond, je lui en suis plutôt reconnaissant. Si j'ai appris à supporter qu'on me crache à la figure en voyant le triangle rose planté sur ma poitrine et qu'on accueille mon passage par des rires gras et vulgaires et des insultes obscènes, je ressens encore trop de pitié quand cela s'adresse à mes pairs plus jeunes que moi (car c'est possible, certains ici ont tout juste seize ans). Et quoi de pire que de ressentir de la pitié pour ses semblables?

Par quoi se définit la limite entre pitié pour soi et pitié pour autrui quand autrui nous ressemble?
L'amour propre?

Ca tombe bien que je sois maladroit, ou que ma chaussure ait eu une semelle pourrie, ou que la Nature m'ait sacrifié, ou sauvé, ou que ce SS ait visé juste en logeant son projectile dans ma tempe.
Ca tombe vraiment bien.

Parce qu'ici on s'est de toute façon assuré que je tombe bientôt en panne sèche d'amour propre et ce soir, sans doute, en ramenant les dépouilles des morts de la journée sur la place d'appel, j'aurais certainement commencé à avoir pitié de moi-même.

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