Stars shining bright above you
Night breezes seem to whisper "I love you"
Birds singin' in the sycamore tree
Dream a little dream of me
Say nighty-night and kiss me
Just hold me tight and tell me
you'll miss me
While I'm alone and blue as can be
Dream a little dream of me
Stars fading but I linger on dear
Still craving your kiss
I'm longing to linger till dawn dear
Just saying this
Sweet dreams till sunbeams find you
Sweet dreams that leave all worries behind you
But in your dreams whatever they be
Dream a little dream of me
Stars fading but I linger on dear
Still
craving your kiss
I'm longing to linger till dawn dear
Just saying this
Sweet dreams till sunbeams find you
Sweet dreams that leave
all worries far behind you
But in your dreams whatever they be
Dream a little dream of me
Dream a Little Dream of me
The Mamas & the Papas
Les étoiles étincellent dans ton firmament
Et les brises nocturnes
semblent murmurer 'je t'aime'
Des oiseaux chantent, perchés dans un sycomore.
Laisse-moi une petite place dans tes songes.
Souhaite-moi une douce nuit et embrasse-moi
Serre-moi fort et dis-moi que
je te manquerai
Et alors que je resterai seule et si triste
Laisse-moi une petite place dans tes songes.
Les étoiles pâlissent, mais moi, je demeure
Eternellement affamée de tes baisers
Et je demeurerai ainsi, jusqu'aux aurores
Répétant cette simple litanie
Fais de doux rêves, jusqu'aux premiers rayons du soleil
De ces beaux rêves qui effacent toutes les inquiétudes,
Mais quel que soit l'endroit où le sommeil t'etraîne
Laisse-moi une petite place dans
tes songes.
Les étoiles pâlissent, mais moi, je demeure
Eternellement affamée de tes baisers
Et je demeurerai ainsi, jusqu'aux aurores
Répétant cette simple litanie
Fais de doux rêves, jusqu'aux premiers rayons du soleil
De ces beaux rêves
qui effacent toutes les inquiétudes,
Mais quel que soit l'endroit où le sommeil t'etraîne
Laisse-moi une petite place dans tes songes.
Je me souviens maintenant, pourquoi mon coeur a fléchi.
Il semble que pour un instant le monde a cessé de tourner, car ma course s'est arrêtée et que sans
moi pour le mouvoir, l'univers entier n'est plus que fixité, paix et repos. Assise au bord de la plus
haute falaise, un talon sur le roc et l'autre sur le vide, cela me revient. Enfin.
Lorsque je recommencerai à marcher, je remettrai en route les rouages du cosmos, au premier de
mes pas, et ce sol que je croyais jusqu'alors immobile et serein, plus robuste que tout, défilera sous
ce qui aura longtemps été la vaine tentative de fuite de mes membres agités et inquiets de leur
destination. Mais je ne fuirai plus, je n'ai plus de raison de fuir. Quelle que soit la destination que je
choisirai, elle sera la bonne, elle sera la seule, car j'y résiderai. Ma destination se confondra avec
mon origine et jaillira par la piqûre de l'instant. Que je marche, dorme, meure, je serai toujours au même endroit.
Mais en ce moment, je réfléchis et je réalise, tout doucement, l'évidence.
Je me souviens maintenant pourquoi mon coeur a fléchi, parce que je me souviens de la toute
première fois où je me suis sentie chez moi, où rien ni personne n'aurait pu me convaincre, par la
voie de l'or ou par celle du fouet, que j'aurais dû être à une place autre que celle que j'occupais. Je
m'en souviens comme si c'était hier, car d'une certaine façon c'était hier aussi.
Cela s'est installé sans poésie, comme je m'étais installée, une nuit, dans un bus. L'Angleterre défilait
mieux dans ma tête que par les fenêtres embuées et glaciales contre lesquelles je posai un front
légèrement grisé, tiédi.
Mais la poésie doit vivre en moi, malgré moi, parce qu'il m'a suffi de planter deux écouteurs sur mes
oreilles pour donner à mon âme matière à se tordre -de plaisir, de surprise? non, plutôt de
soulagement, de bien-être.
"THIS, is Home".
Je l'ai pensé en Anglais, car je ne parlais et ne pensais qu'en Anglais à ce moment là.
J'ai cru que l'Angleterre où je me trouvais, que la nuit qui me berçait, que cette faible griserie qui
m'agitait, que cette mélodie arrosée de luth qui me charmait, que cette musique qui m'envoûtait, que
ces mots si justes qui me parlaient, que cette époque qui les réunissait tous les trois, j'ai cru que
toutes ces choses constituaient ce 'chez moi', mais j'ai eu tort.
Les rues poussiéreuses de Bombay au soleil de midi, baignées de musique électronique néo-futuriste,
m'auraient fait le même effet, si j'y avais rencontré cette voix là, cette âme là.
Il m'a fallu plus de deux ans pour réaliser, à force d'entendre ces mêmes vibrations, cette même voix
si souvent, à quel point cette torsion avait généré (ou décelé?) le Vrai. Il m'a fallu plus de deux ans
pour extraire cette vérité en faisant patiemment le tri parmi des ressentis confus et trop grands pour
être saisis au premier jet d'attention.
Où que mes pas puissent me porter maintenant, tant que mon coeur gardera l'empreinte de cette
voix, je saurai que j'ai un endroit que je peux appeler 'chez moi'.
Même si ce 'chez moi' me tient en exil, même si ça doit ne pas changer, mon coeur a fléchi et s'est
incliné, avec naturel et joie sereine, devant l'évidence:
SHE is my
Home.
Image: Pulteney Bridge, Bath
‘Du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez pas et vous n'y toucherez pas afin de ne pas mourir.’ Le serpent dit à la femme : ‘non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance du bonheur et du malheur’ La femme vit que l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance’
…et nous connaissons tous la suite.
Tentée par son mystérieux pouvoir et sous les conseils du Serpent, Eve mordit dans la pomme, fruit de l’arbre de la Connaissance et ses yeux s’ouvrirent sur le monde et sur ses mécanismes complexes. Dans le troisième chapitre de la Genèse, c’est pour avoir cédé à une tentation appelée ‘curiosité’ qu’Adam et Eve se firent chasser des verdoyants et fertiles jardins d’Eden. C’est pour avoir voulu connaître davantage qu’Eve fut condamnée à la souffrance de la conception et c’est pour avoir partagé la curiosité de sa moitié qu’Adam dût apprendre à cultiver ce qui lui servirait à nourrir sa famille. Ce jour là, le sang et la sueur devinrent le lot de l’Humanité.
De toute éternité, le pouvoir de semer le chaos a été attribué aux femmes et si l’on en croit diverses mythologies et nombre d’expériences personnelles, elles ne s’en sont jamais privées.
Parce qu’il est bon de se remémorer les merveilleuses histoires qui ont créé notre culture autant que celles qui ont lancé en tout premier lieu l’assertion que les femmes étaient génératrices de pagailles cosmiques, je vous parlerai aujourd’hui d’une d’entre elles, à peine moins célèbre que notre chère Eve.
Pour cela, replongeons-nous dans les heures où le Monde tel que nous l’imaginons était entre les mains toutes-puissantes et un tantinet vengeresses du grand Zeus.
Le Titan Prométhée eût un jour l’idée farfelue de donner aux Hommes la science du feu après l’avoir subtilisée aux dieux.
Nous l’avons déjà vu il y a quelques temps avec l’histoire de Tantale qu’un Zeus froissé avait plongé dans les eaux du Tartare pour l’éternité : il ne faut surtout pas jouer avec les humeurs du maître de l’Olympe. En guise de châtiment, Prométhée fut enchaîné sur le mont Caucase et condamné à se faire picorer quotidiennement le foie par un aigle. Mais Zeus l’Imaginatif n’en avait pas fini et comptait bien punir aussi ceux qui profitaient désormais des bienfaits de belles flambées réservées jusqu’alors aux Immortels : les Hommes.
Zeus appela Héphaïstos, Athéna, Aphrodite, Apollon et Mercure et leur tendit les plans de sa vengeance. Obéissants et sans doute enthousiastes à l’idée de jouer un peu avec les Mortels, ces derniers se mirent à l’ouvrage. Des mains du dieu des forges fut conçue une femme à laquelle Athéna donna la vie, Aphrodite la beauté, Apollon la maîtrise de la musique et enfin Mercure, l’éloquence et la malice.
Pendant ce temps-là, Zeus prit soin de retrouver et emballer une boîte contenant tous les maux que Prométhée avait eu la bonté d’y enfermer pour les épargner à l’Humanité : la Vieillesse, le Travail, la Maladie, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion et enfin, bon dernier, mais non le moindre, celui qui transmettait à chaque Homme la connaissance de ses malheurs à venir et celle de la date de sa mort.
Ravi de son plan, Zeus offrit à Epiméthée (frère de Prométhée) un lot de présents qui scellerait l’avenir des Hommes et les plongerait dans le chaos : une boîte maudite très mal fermée et une épouse curieuse du nom de Pandore.
Epiméthée, quelque peu naïf mais séduit par la beauté de la nouvelle venue, accepta sa main et dans son euphorie n’écouta que d’une oreille distraite les mises en garde de Zeus qui lui conseillait de ne jamais ouvrir la fameuse boîte au risque de libérer des connaissances trop grandes pour la race des Hommes. Du haut de son rocher, Prométhée souffla à Pandore le même avertissement, mais que vaut l’écho lointain de la prudence contre la combustion incessante de la curiosité ?
Aidée par les atouts qu’Aphrodite et Mercure lui avaient prodigués, la maligne Pandore obtint sans peine de son mari le droit
de conserver elle-même la boîte divine. Les jours passèrent et l’objet, fourmillant de ces mystérieuses connaissances interdites, ne cessait de narguer sans pudeur la curiosité de la jeune femme
jusqu’au moment où, n’y tenant plus, l’imprudente se résolut à l’ouvrir pour jeter un coup d’œil rapide à son contenu. Arriva ce qui devait arriver, tous les maux de l’Humanité jaillirent de la
boîte.
Tandis que les premiers sortis se propageaient allègrement sur toute la surface du Monde, Pandore réalisa son erreur et referma la boîte juste au moment où le dernier des maux s’apprêtait à en sortir, l’y enfermant à jamais.
La jubilation de Zeus ne fut donc pas totale : ainsi, les Hommes connaîtraient les pires fléaux qui les tiendraient définitivement à l’écart des joies divines, mais ils auraient la chance de ne pas exister dans leur douloureuse et paralysante attente, il leur resterait l’Espoir, bénédiction suprême qui leur permettrait d’endurer tous leurs malheurs à venir jusqu’à l’heure où Atropos, celle des Moires que l’on nommait l’Implacable, déciderait de trancher par surprise le fil de leur existence.
C’est donc à la curiosité de Pandore que nous devons la rugosité de la vie terrestre, mais c’est également à la vivacité de son esprit que nous devons notre faculté à l’optimisme, tout comme nous devons à Eve la douleur du labeur et la conscience par contraste de la douceur du repos.
Prenez donc garde, Mortelles, de ne pas déchaîner des torrents pour avoir voulu éteindre une flamme, mais gardez à l’esprit ce choix qui est le vôtre : vous pouvez choisir de vous laisser consumer ou de vous laisser submerger, cependant, une fois que la boîte de Pandore a été ouverte, il est bien trop tard pour la refermer...
ISobel
Soyons les bienvenus dans un joyeux cerveau
Aux circonvolutions mises à rude épreuve
Voyons en vingt-huit vers comment sa tenancière
Eprise et muselée peut en devenir veuve.
Aux tréfonds de l'esprit qu'il nous faut bâillonner
Loge une tache opaque au corps ferrugineux
Sur un pouce, puis deux, ce mercure épanché
Corrode lentement l'orbe spiritueux.
Pareille à l'ombre d'une lèvre,
Imprimée sur un menton rond,
Quand le doigt fait pression sur ces mots qu'on doit taire
Elle s'étend
Pareille à la paume appliquée
Sur une nuque irrésolue
Quand les doigts froids s'écartent pour mieux la garder
Elle s'étire
Pareille à l'algue du désir,
Acceptée comme un familier;
Qui tisse un drap de mousse et le mue en cocon
Elle s'étale...
La tache a bien grandi dans la vasque propice
Aux céphalées des coeurs transis.
Etendue, étirée, étalée et nourrie
Peu de joyeux cortex ont vaincu ce supplice!
Quant à notre hôte dissolue
Aux raisonnements trépanés
Sous les ombres croissantes des bâillons divers
Elle s'éteint
ISobel, v.
Connaissez-vous la blanche tombe,
Où flotte avec un son plaintif
L'ombre d'un if ?
Sur l'if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
Chante son chant.
Un air maladivement tendre,
A la fois charmant et fatal,
Qui vous fait mal,
Et qu'on voudrait toujours entendre,
Un air, comme en soupire aux cieux
L'ange amoureux.
On dirait que l'âme éveillée
Pleure sous terre à l'unisson de la chanson,
Et du malheur d'être oubliée,
Se plaint dans un roucoulement
Bien doucement.
Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
Un souvenir ;
Une ombre, une forme angélique
Passe dans un rayon tremblant,
En voile blanc.
Les belles de nuit, demi-closes,
Jettent leur parfum faible et doux
Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras :
"Tu reviendras !"
Oh ! jamais plus, près de la tombe,
Je n'irai, quand descend le soir
Au manteau noir,
Ecouter la pâle colombe
Chanter, sur la pointe de l'if,
Son chant plaintif.
Théophile Gautier
Albrecht Durer La Prière
Introduction
« Dieu créa l’Homme à son image, il le créa, mâle et femelle il les créa » (Gn, 1.27)
Orlando est l’histoire d’un personnage indéfinissable : bien qu’il endosse les deux sexes, il n’en a aucun. Bien qu’il traverse tous les âges, il n’en a pas. Bien qu’il traverse tous les états, il n’en est aucun que l’on puisse lui attribuer.
On est habituellement présenté à un héros en ayant droit à des indications, explicites ou implicites, description physique ou pronoms révélateurs, donnés, spontanément ou non, par un narrateur qui a décidé une fois pour toutes et depuis longtemps du sexe de sa « créature ». Au tout début du premier chapitre de son Orlando, Virginia Woolf pose une ambiguïté sur le sexe de son personnage dans la même phrase par laquelle elle tente de la dissiper: "he -for there was no doubt of his sex, though the fashion of the time did something to disguise it". Cette phrase d'attaque singulière nous plonge de plain pied à la fois dans le style léger et simple qu’utilisera l’auteur, mais également et surtout dans ce qui sera la problématique principale de toute l'oeuvre, celle qui nous fera nous interroger sur qui est Orlando. "Qui", ou plutôt "quoi".
Des portraits de Vita Sackville-West, destinataire de cette œuvre, écrivain, amie et amante de Virginia Woolf, sont utilisés, parmi d’autres, pour illustrer Orlando après la métamorphose en femme de son héros (héroïne ?), mais au-delà du simple hommage rendu à une proche contemporaine, Orlando prend rapidement une tournure moins légère que V. Woolf ne l’admet elle-même dans son journal. (« Des vacances d’écrivain », dit-elle à propos de son roman, alors qu’il n’est pas encore achevé).
La brève description que nous fait V. Woolf en guise d’incipit n’aurait pas tant d’importance si elle n’annonçait, dès le début de l’histoire, la promesse que le jeune Orlando allait se retrouver affublé de vertus plus féminines que son sexe d’origine ne devrait le lui permettre et ni surtout s’il ne se voyait brutalement, en plein milieu de son existence, métamorphosé en créature du sexe opposé.
Dans un voyage nous conduisant au cœur même des mythes et écrits bibliques liés de tous temps à l’androgynie, et en faisant endosser à la nature tous les rôles qu’elle peut en fonction des dispositions de celui par les yeux duquel elle est observée, Virginia Woolf utilise son personnage éponyme pour nous guider de façon presque ludique jusqu’au au cœur du Divin.
Ni d’Eve, ni d’Adam
La Côte cachée
d’Adam
Orlando est né Homme, « fils d'Adam ».
Nous sommes en 1640. Nous sommes présentés à un jeune garçon de seize ans réunissant toutes les vertus alors attribuées à son sexe et issu d’une grande famille de la noblesse anglaise. Le rideau se lève sur un geste viril à souhait : le jeune Orlando donne de grands coups d’épée sur une tête de Maure ramenée par son père d’une lutte contre les Infidèles en Afrique.
C’est à la description de son cerveau « a very roomy one » que l’on est mis en présence de la grande jeunesse d’Orlando, de sa grande innocence, et par là de l’évidence que ce cerveau spacieux devra bien, tôt ou tard, être rempli. Nous sommes donc face à une ébauche de personnage, qui ne cessera alors pas d’être en construction tout au long du roman.
La présence d’asphodèles est un symbole qui plonge déjà Orlando dans l’ambiguïté des sexes, car il s’agit d’une des rares plantes hermaphrodites recensées. En effet, à peine le garçon nous est-il présenté comme un vigoureux jeune « chevalier » brûlant de pouvoir à son tour accomplir les prouesses réalisées par ses ancêtres mâles, que le voilà décrit avec l’aide d’une multitude de termes généralement attribués au sexe opposé. Ses yeux deviennent des violettes, ses tempes des médaillons, ses joues sont de pêche et ses dents d’amande.
Tout au long de la première moitié du roman, Orlando, devenant Lord Orlando, ne cesse d’être affublé de passions féminisantes, par leur statut même de passions. Il aime entre autres la délicatesse des arts ce qui est justifié par le fait que la noblesse d’alors, lorsqu’elle n’était pas sollicitée pour prendre part aux divers conflits qui éclataient un peu partout dans l’Europe du dix-septième siècle, avait en majorité pour s’occuper des loisirs liés à ce que l’on attribue aujourd’hui au sexe féminin (une certaine pratique de la musique entre autres, et des arts en général). Si ce n’est pas le seul fait d’Orlando, ce trait caractéristique précis n’en est pas moins grossi jusqu’à l’excès par une V. Woolf qui nous peint le portrait d’un jeune Adam portant encore en lui la côte qui servira à construire son Eve.
Il est placé dans ses occurrences masculines en fréquente compagnie de femmes ayant fortement tendance à se calquer sur lui, ce qui renforce encore ce sentiment de confusion. La Reine, dans une sorte de passation de pouvoirs, fait de lui le prolongement idéalisé de sa vie, ainsi que son double: « This is my victory » clame-t-elle en le prenant contre son sein. Avant son idylle avec la princesse Russe, Sasha, alors qu’il ne sait pas encore si elle est un homme ou une femme, on voit le jeune garçon soumis à un sentiment de jalousie et de frustration mêlées amenant à se poser la question suivante : Orlando se considère-t-il lui-même comme un homme ou est-il déjà imprégné de la conscience qu’il ne peut plus être soumis à la classification des genres ? Adam se savait-il homme avant que ne naisse la femme ?
La torpeur et l’extraction
Dans la Genèse, on nous apprend qu’Eve a été extraite de la côte d’Adam pendant que celui-ci dormait. « Dieu fit tomber dans une torpeur l’homme qui s’endormit ; il prit l’une de ses côtes (...) et (la) transforma (...) en une femme ». (Gn, 2.21-22)
Orlando, devenu Duc, subit le même traitement, infligé par son « biographe » qui le plonge dans un des sommeils auxquels V. Woolf nous habitue dans son roman et qui sont le symbole de profonds changements chez Orlando. Et quels changements ! Virginia Woolf met également la Bible au service de sa narration en adoptant le même ton détaché et catégorique que celui que l’on rencontre dans les Saintes Ecritures, établissant les choses et ne laissant aucune place au doute ou à la contestation. C’est une Genèse qu’écrit la romancière en recréant l’Être Humain dans ses deux dimensions, l’une masculine, l’autre féminine, les deux étant étroitement imbriquées : « Orlando was a man till the age of thirty ; when he became a woman and has remained so » nous dit simplement V. Woolf pour évoquer cette cohabitation des deux sexes, à l’instar de la Genèse qui nous décrit homme et femme comme étant « une seule chair » (Gn, 2.24).
Dans ce même passage de la métamorphose de Lord Orlando en Lady Orlando, Virginia Woolf recrée une scène digne des grandes tragédies Shakespeariennes ou des opéras spirituels de la première moitié du dix-septième siècle. Ce n’est pas sans rappeler ces scènes ou des hommes aux voix de castrats prenaient l’apparence de femmes pour incarner les personnages constituant la longue procession des suivantes de la Vertu, dont les « Ladies of Purity, Modesty and Chastety » ici mises en scène font partie. L’Opéra (et par extension le théâtre) étant par excellence le lieu de tous les travestissements, ce n’est pas sans raison que Virginia Woolf utilise ce procédé pour mettre en scène la transformation de son héros en héroïne. Ce passage symbolise également la maturité, le franchissement du seuil de l’ « âge adulte », période de la vie à laquelle l’enfant sort d’un brouillard asexué pour entrer dans le monde sexué qui définira par la suite son « genre ».
La Mythologie grecque nous offre également son lot d’« Orlando ». L’androgynie et le cumul de deux identités imbriquées sont visibles dans la Genèse Grecque : le Cosmos étant un œuf, figure féminine, autofécondé et donnant naissance à une figure principalement masculine, Chaos. Mais l’exemple le plus probant est certainement celui du dieu Hermaphrodite qui, à l’instar d’Orlando, est le fruit de deux parents illustres (la mère d’Orlando est une très belle femme : Aphrodite, et son père un grand voyageur : Hermès). Il est, tout comme son avatar Anglais, né homme, et sa moitié féminine est également révélée à la suite d’une étreinte passionnée, dans son cas avec la nymphe Salmacis qui avait fait le vœu d’être unie à lui pour toujours après qu’il ait repoussé ses avances.
L’Arc d’Aphrodite
A trente ans, Lord Orlando devient Lady.
Eve est sortie sans heurts de la cage thoracique d’Adam et va pouvoir commencer à arracher son compagnon à la triste monotonie des plaisirs contemplatifs du jardin d’Eden.
A ce stade de l’histoire, Orlando, comme l’attestent les trompettes venues pour le réveiller de sa torpeur, n’avait été qu’un « mensonge », à comprendre un témoin vastement passif et évasif, très abstrait. En devenant femme, il prend place dans la réalité, dans le concret. Toutes les émotions dont il aura caressé et exploré la théorie seront enfin mises en pratique. Il ne devient pas seulement une créature féminine, mais plutôt une figure alliant les forces des deux sexes (en tant qu’homme, il en cumulait plutôt les supposées faiblesses). C’est en cela qu’Orlando, une fois devenue femme s’accomplit non seulement à travers sa féminité, mais aussi à travers sa virilité. Elle montre autant d’assurance en homme qu’en femme et n’hésite pas à jouer de la confusion qu’elle peut faire naître auprès des représentants des deux sexes, « unilatéraux » quant à eux.
C’est là encore une allusion à la Genèse et au fameux épisode du fruit de l’arbre de la Connaissance. Adam, lorsqu’il vivait seul, menait une existence prospère et contemplative, jouissant des bienfaits prodigués par Dieu et par l’Eden. Dès qu’Eve est apparue, personnifiant à la fois la dualité, le miroir, l’ennemi et donc le mouvement, elle a entraîné une précipitation des évènements. On retrouve également ici le Titan Chaos, né du Cosmos, extirpant par son apparition le Monde de la torpeur dans laquelle il se complaisait.
Orlando, une fois préparée à éradiquer les conditionnels pour se lancer dans la pratique et dans le réel, préparée donc à se concevoir et se ressentir comme une unité apte à rencontrer et aimer autrui, fait la connaissance de Shelmerdine, lui aussi figure androgyne, et que l’on soupçonne d’avoir eu un parcours exactement contraire à celui d’Orlando. Peu importait donc peut-être qu’Orlando ou Shelmerdine soient nés en premier homme ou femme, ce n’est qu’à la deuxième incarnation qu’ils parviennent à un stade de connaissance d’eux-mêmes suffisant pour se comprendre, individuellement, puis mutuellement et enfin de s’unir, devenant même parents.
C’est en ayant pris conscience d’Eve qu’Adam s’est senti devenir lui-même et un « lui-même » différent d’ « elle », et ce n’est qu’à eux deux qu’ils purent commencer à envisager de perpétuer l’espèce.
On remarque également que le féminisme bien connu de Virginia Woolf transparaît à ce stade plus qu’ailleurs, déjà dans le simple choix d’un héros masculin trouvant son aboutissement en femme (et non l’inverse, comme suggéré envisageable par le personnage de Shelmerdine), et aussi dans la description strictement physique de Lady Orlando. Là où sa moitié masculine montrait, parmi pourtant nombre d’atouts plus appréciables, un visage tout juste « morose », Lady Orlando est peinte comme étant d’une beauté éclatante : « no human being, since the world began, has ever looked more ravishing ».
« I’m Nature’s Bride »
Le Paganisme
Nous avons remarqué des évocations parallèles entre l’androgynie d’Orlando et les pages de la Genèse. Grâce à la mythologie gréco-latine, nous avons déjà posé un pied sur les pistes d’une autre manifestation du Divin, plus proche des éléments cette fois-ci, assimilable aux moeurs païennes. Le paganisme est tout particulièrement attaché au paysage anglais qui a vu naître une grande partie de ses principales croyances. Orlando, être atypique, se pose en véritable lien entre le règne humain et le règne naturel : ses relations avec la Nature sont de tous genres, ce qui fait de cette dernière une actrice majeure de la dimension mystique de la confusion des genres dans Orlando.
La Muse
La Nature est omniprésente dans l’œuvre de V. Woolf. Nous passerons sur le point de vue strictement littéraire et la profusion des comparaisons et métaphores attribuant successivement à Orlando et son entourage, directement ou indirectement, des vertus s’appliquant plus généralement à la Nature, ainsi que toutes les personnifications animalières (le vautour du moment de la métamorphose, symbolisant le vice Luxure par exemple), pour en venir à ce qui nous concerne directement ici, c'est-à-dire l’aspect spirituel de ce qui devient un personnage à part entière chez la romancière anglaise.
Lorsqu’il est encore Lord, Orlando est obnubilé par la Nature, à tel point qu’il ne cesse de comparer tout ce qui en lui provoque des émotions à des éléments qui la composent. Ainsi entre autres Sacha devient un renard blanc, un olivier, le sommet verdoyant d’une colline, etc.
Ce n’est pas sans rappeler les différentes métamorphoses des divinités olympiennes, usant de ce procédé pour approcher les mortels sous couvert. Mais cela rappelle également et surtout les incarnations des deux divinités Païennes principales : le Dieu, également appelé (entre autres) Cernunnos, souvent associé au cerf ou au chêne et la Déesse, connue sous les noms d’Astarté, d’Hécate, de Kerridwen ou encore de Diane, parfois assimilée à la biche ou au lierre. Ces deux polarités du Divin Wiccan sont endossées successivement, non seulement par Lord et Lady Orlando, mais aussi par son environnement.
Dès que les éléments se déchaînent, en glace, en tempête, en rayons ardents, ce n’est toujours que pour se plaquer aux sentiments d’Orlando vis-à-vis de ce à quoi il assiste. On se souvient de l’affluence des nuages gris venant symboliser devant les yeux écarquillés de Lady Orlando le passage du dix-huitième au dix-neuvième siècle, ainsi que de la glace emprisonnant Londres au moment ou notre petit Lord est encore totalement préservé des influences extérieures et de tout sentiment réel par une sorte de bouclier imaginaire faisant de lui le maître des théories et le piètre praticien qu’il est alors, abrité derrière le miroir des apparences et des fantasmes.
Sachons, pour anecdote, que dans la religion Païenne la Déesse est la plus vénérée des deux divinités principales, laissant au Dieu une place somme toute très réduite... Le légendaire féminisme de Virginia Woolf n’est jamais totalement réduit au silence !