La Lune est perchée, haute dans le ciel d’encre.
A perte de vue, une poussière de glace s’étend de tous côtés, à peine démarquée de la ligne
d’horizon par le faible scintillement de quelques particules en suspension, posées dans l’aircomme les petits corps de fées défuntes en lévitation.
Elle marche, ou plutôt flotte à quelques centimètres au-dessus du sol enneigé de la plaine, ses pieds
nus laissent, vierge, le manteau blanc qui n’est pas même taché de son ombre.
Le silence est affûté comme la lame courbe et sensuelle d’un sabre, un silence que seuls peuvent
générer les rêves et les apocalypses, un silence de solitude et de désolation : le silence de ces rêves
mystiques où les dieux prennent les dormeurs à témoin de leurs genèses en leur soufflant au coeur
les vagues d’un requiem muet.
Le sol se met à trembler : il semble que la peau de la terre est sous-tendue de milliers de mains
soudain devenues folles. Ophélie sent son cœur vibrer en rythme, elle s’en rend compte maintenant:
c’est en fait lui, duquel partent des milliers de fils d’argent, qui agite la toile de la vallée blanche.
Une violente douleur vient se loger dans son dos, entre ses omoplates, un crochet brûlant lui
transperce le cœur. Ses mains, emmêlées dans les fils d’argent, se ferment subitement, la douleur est
telle qu’Ophélie lève les bras au ciel, déchirant ainsi le manteau de glace de son paysage onirique.
Entre les lambeaux du sol, elle entrevoit les rougeoyantes entrailles du Monde, fumantes et hystériques.
Brillant comme un croissant de lune d’hiver, le crochet sort de sa poitrine,
son cœur palpitant y est suspendu, plus mouvant encore que les laves sous ses pieds. Un grondement sourd et
souterrain, partant du lointain, se rapproche rapidement, faisant éclater ce qui reste de glace dans
son sillage. Mais Ophélie regarde avec tendresse son cœur qui bat encore, extrait de son thorax, à la
mesure de l’ouragan sub-glaciaire qui approche : plus vite, plus fort… Il lui semble même qu’il
grandit et tandis qu’elle se tient là, suspendue à un croissant de lune, elle ressent, plus qu’elle
n’a jamais ressenti en rêve ou éveillée.
Elle ressent la morsure du froid, la gifle du vent, elle ressent tressaillir des percussions croissantes, en
prélude à une symphonie née du chaotique néant environnant. Le silence n’est plus silence,
mais tumulte, le désert n’est plus désert, mais une jungle d’écorchures incandescentes.
Le grondement s’approche, faisant enfler le beau coeur empalé de la frêle Ophélie.
Dans un bruissement, tout s’éteint : la symphonie s’arrête. Le vent retombe, coulant en pluie de
plomb sur la lave en fusion et pendant une fraction de seconde, plus rien n’existe, rien d’autre
qu’Ophélie, qui ne sait plus si elle dort ou si elle meurt, suspendue au vide, attentive à tout ou rien,
attentive à cette musique qui peut ou non reprendre.
La glace éclate, ouvrant la voie à des trombes d’eau jaillies des profondeurs de la Terre.
Sur la crête écumante de ce geyser plus violent qu’une tempête, trône une femme, une beauté vêtue
des voiles bleus de ruisseaux de montagne, écoulés des glaciers somnolents, elle est coiffée des
larmes versées pour l’amour d’elle. Claire, comme un cristal, grave comme un tombeau.
La vision s’approche d’Ophélie et ses mains s’ouvrent, blanches comme le gel du matin sur l’arête
des hautes herbes. Des dards semblent en remplacer les pores.
Ophélie a peur.
Du haut de son effroi, elle regarde la créature incrustée devant elle dans l’air noir des cieux, toute
sertie de gouttelettes de glace. Elle a le sourire rond et froid et la volupté d’une sculpture de marbre,
sa poitrine pourrait être faite de deux crânes d’enfants, longuement polis par les langues méticuleuses
d’une meute de loups. Et ses épaules, deux opales certainement maudites.
Le reste semble modelé dans une masse de chaux vive.Ophélie frémit en voyant que les deux
mains
de l’apparition s’étirent avec avidité vers son cœur exposé. Elle s’attend à ce que mille lames le
transpercent, à ce que mille dents la déchirent et c’est en se préparant aux froideurs de la mort
qu’elle lève enfin les yeux vers la Dame du Geyser.
Quelle stupeur !
Un regard cousu de velours épais entre dans le sien, le posant près d’un âtre au creux duquel ondoie
une flamme exhalant des effluves d’encens. Autour de son cœur, chaudes et cotonneuses, des mains
délicates et expertes qui viennent retirer le pal lunaire de la cage thoracique d’Ophélie et y replacent
la petite boule de chair carmine, étrangement apaisée.
L’apparition enveloppe tendrement Ophélie dans ses membres charnus et l’étend sur ce trône d’eau
qu’est le geyser. Disparus, les crânes d’enfants, envolés les dards, évaporée la chaux : le marbre de
sa peau est si chaud au toucher ; le sourire, toujours aussi rond, est devenu bourgeon de rose
moussue. Les épaules et les seins de la divine apparition portent désormais, comme un bijou, un
parfum, une caresse, l’âme sereine de la tendre Ophélie, qui s’y accroche comme au souvenir d’un
jardin d’Eden que l’on n’a connu qu’en rêve. Et son cœur, son petit cœur palpitant, qui garde encore
la cicatrice d’un pieu fait de lune, est tout recouvert des doigts ronds et délicats de sa Belle sauveuse.
Et c’est à ce moment que les larmes d’Ophélie, avant d’être rendues amères par la conscience de
l’éveil, vont amoureusement coiffer la Belle Dame du Geyser.
Maintenant encore, aux premiers éclats de l’Aube, on aperçoit suspendus aux cils d’Ophélie et
coulant le long de ses joues endormies, les mèches scintillantes de son amour,
versées en une longue chevelure.