Jeudi 17 janvier 2008
IMG0jb04.jpg

Sur les Champs Elysées, des héros ont fondu
En oubli et en larme, en marbres et en membres
Les arbres alentours, perlés de gouttes d'ambre
Ont noyé leurs légendes sous des airs fourbus
Que des bardes chantaient sans trop savoir pourquoi.


Subtile et nuancée, l'ombre qui naît des ors
Applique sur le bas relief de mes pensées
Un halo de douceur, un reflet mordoré.
L'hiver a beau rager et tempêter dehors
C'est toujours un automne que je porte en moi.



Quand enfin je m'extrais du sommeil sirupeux
Dans lequel ses carmins me plongent si souvent,
Ce n'est que pour planter mes deux ongles d'or blanc
Dans le beau souvenir du corps aimé, fuyant,

Imprimé dans mes chairs en une seule fois...



L'automne, langoureux comme un triste tango
Anesthésie mes heures. Pour me les voler
Il m'allonge en son lac de résines cuivrées,

Il s'amuse et me tord dans d'absurdes étaux
Pourquoi me veut-il donc suspendue à ton bras!



L'automne m'aime ainsi, l'hiver ne le nie pas
Le printemps et l'été n'y pourront rien changer:

Car même si ses ors saupoudrent mes pensées
C'est mon corps tout entier qui se languit de toi...


IMG03hf3.jpg


ISobel
y.


Voir les commentaires - Ecrire un commentaire - Recommander

Mardi 15 janvier 2008


Souvent, les réactions émotionnelles opèrent à retardement sur l'individu.

Une image, une odeur, un son, peuvent mettre très longtemps à se frayer un chemin jusqu'à cette colossale réserve à ressentis qui loge en chacun de nous.

undefined

Hero, film de Zhang Yimou, est sorti sur les écrans en 2003, et c'est cette année-là que je l'ai vu, encore sous l'effet enthousiasmant du Tigres et Dragons de Ang Lee. Ce dernier, en m'introduisant aux films de sabre chinois, avait sans que je m'en rende compte ouvert en moi des voies qui ne se refermeraient jamais plus.
La découverte de ce type de cinéma et de façon plus générale du cinéma asiatique ne peut pas laisser de marbre. On y adhère totalement ou on le rejette en bloc, les demi-mesures ne me semblent possibles que dès lors qu'on n'y a pas vraiment prêté attention. J'ai évidemment adhéré. Hero est donc arrivé dans cette heureuse période de découverte et d'émerveillement face à une culture et une esthétique totalement nouvelles pour moi et paradoxalement étrangement familières.
Lorsque je parle de 'voies' mystérieusement ouvertes par l'intrusion du cinéma asiatique dans ma vie (des animés de Miyazaki aux froides lumières de Wong Kar Wai), je pense entre autres à celle qui a naturellement résulté en ma fasciation pour l'extrême-Orient et donc pour l'Angleterre: cela poura paraître illogique mais
pourtant non, il n'y a aucun paradoxe dans cette affaire-là. Et je me risque même à parler de prédestination, de prédispositions, de je-ne-sais-quoi de pré-quelquechose qui rendait la combinaison Extrême-Orient+Angleterre+moi inéluctable.
Les ressemblances entre ces deux titans ne se limitent pas à leur boisson de prédilection et leur façon cérémonieuse de la consommer, mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui. Non. Aujourd'hui, je vais plutôt parler de couleurs.


En revoyant pour la énième reprise le fameux film Hero, quatre bonnes années après y avoir été confrontée pour la première et inoubliable fois, j'ai été frappée, un peu plus peut-être qu'à l'accoutumée, par la beauté des images qui y sont mises à l'honneur. J'ai alors 'compris' qu'il fallait que je me penche un peu plus sur la codification des couleurs qui peut paraître limpide pour certains, mais qui vaut tout de même la peine de s'y arrêter un instant. D'aucuns diraient que quatre années de gestation est une durée idéale, lorsqu'il s'agit d'un film ou quatre assassins se battent, sur quatre tableaux différents, de quatre couleurs distinctes, et surtout lorsque l'on sait que le chiffre 'quatre' est le chiffre maudit de la langue chinoise parce qu'il se prononce de la même façon que 'mort'.

Il n'y a pas de hasards.




Un bref résumé de l'intrigue nous permettra d'y voir un peu plus clair dans le déroulement des choses et de plaquer plus aisément au sens vehiculé par les images qui vont nous intéresser.

Nous sommes en plein milieu de la Chine médiévale. Le roi de la province de Qin (Chen Daoming) projette d'étendre son pouvoir au-delà des limites du canton qui est sous son autorité, avec l'appui d'une redoutable armée d'archers qui fait trembler à la seule rumeur de son approche. Mais l'entreprise d'unification du Roi a semé beaucoup de morts sur son passage, ainsi que beaucoup de mécontentement, laissant aux lèvres des quatre meilleurs guerriers du royaume un goût amer, à l'origine de leur désir de vengeance dont nous allons suivre l'évolution tout au long du film.


undefined

Sans Nom (Jet Li), se faisant passer pour le préfet d'un petit canton, déclare être celui qui a terrassé les trois plus fins combattants du royaume. En récompense, il est reçu en audience exceptionnelle par le Roi soulagé d'être enfin à l'abri de ses trois ennemis déclarés et désireux d'entendre le récit de ses exploits.



Sans Nom lui conte alors comment il est parvenu à se débarrasser de Ciel Etoilé (Donnie Yen), puis de Lame Brisée (Tony Leung Chiu Wai) et Flocon de Neige (Maggie Cheung), en se servant de leurs sentiments pour les affaiblir et ainsi les monter les uns contre les autres, dans un manège amoureux qui va jusqu'à impliquer Lune (Zhang Ziyi), la dévouée servante de Lame Brisée. C'était sans compter sur la sagacité du Roi qui ne peut concevoir que de si bons guerriers, si dévoués à leur tâche, puissent se laisser influencer d'une quelconque manière par leurs sentiments.

undefined

Le Roi se lance donc dans la narration de sa propre version des évènements, mettant en scène Flocon de Neige et Lame Brisée dans les peaux de deux amants aussi résolus au sacrifice amoureux qu'au sacrifice à la cause qui implique l'assassinat du Roi.

Mais là encore, ce n'est qu'une version imaginée et erronée du réel déroulement des choses. Sans Nom reprend la parole pour dévoiler la véritable histoire, tandis que le Roi réalise que toute cette mise en scène ne visait qu'à obtenir la faveur de l'approcher suffisemment pour pouvoir le tuer... Le complot était parfaitement orchestré.

undefined

Mais Lame Brisée, le plus accompli des quatre guerriers, a révélé par l'intermédiaire d'une calligraphie lourde de sens à Sans Nom ses doutes sur le bien fondé de leur entreprise, peu avant que ce dernier ne parte pour accomplir sa mission au palais du Roi. Nous assistons donc aux réminiscences de Lame Brisée et à la progression de ses pensées dans un superbe flashback qui donne toute sa texture à l'intrigue. Ces pensées d'un guerrier ayant atteint le stade suprême de la maîtrise des Arts Martiaux teintent par capillarité celles de l'imperturbable (mais néanmoins sage) Sans Nom.

undefined

Alors que nous avions découvert grâce au deuxième récit de Sans Nom la profondeur des convictions de chacun et leur détermination à mettre un terme à la vie du Roi, la fin du film nous montre leurs façons respectives d'assumer leurs choix, si différents pourtant de leurs choix originaux et si émouvants, précisément à cause de ces revirements et obstinations dans les voies empruntées.

Les films de sabre chinois (Wu Xia Pian) sont particulièrement réputés pour leur peinture exacerbée des valeurs ancestrales. Le sens de l'honneur, la loyauté, l'introspection, l'élévation spirituelle par la voie des armes: chacun de ces aspects est copieusement représenté dans Hero.
Ce pourrait être un film simplement chargé de ces belles valeurs, porté par des ballets aériens sublimement menés et des combats d'une poésie rarement égalée (on se souvient aussi du combat à l'épée dans les cimes d'une forêt de bambous que nous offrait Ang Lee dans Tigres et Dragons), mais Hero, ce n'est pas 'seulement' ça. L'image y est impeccable et c'est précisément grâce à la précision de cette image que l'oeil et l'âme du spectateur sont littéralement enveloppés non seulement par l'intrigue, mais aussi par une poésie omniprésente. Quand on demande à quelqu'un s'il a vu le film Hero, il y a de fortes chances pour qu'il réponde 'le film avec les couleurs?'
On pourrait justement reprocher à Hero cet aspect esthétisant, mais ce serait se méprendre sur les véritables nature et fonction du Wu Xia Pian: les films de sabre nous déroulent d'anciennes légendes qui, en tant que telles, doivent être identifiables au premier regard. Les lois de la physique interdisent aux combattants du 'Monde Réel' de virevolter au-dessus de la surface d'un lac sans même en perturber les eaux. D'autres lois et d'autres usages nous disent aussi que, dans ce même

Monde Réel, aucun vêtement ne se pare automatiquement des couleurs adaptées aux intentions profondes de celui qui le porte. Ce sont des lois qu'il faut absolument mettre de côté, après, et après seulement, les superbes couleurs de Hero commencent à faire sens, au-delà même de la simple esthétique inhérente au genre.


La colorisation des paragraphes précédents n'est pas fortuite. En effet, Zhang Yimou a choisi de peindre chacun des tableaux, chacune des versions, en une couleur dominante, lourde de sens.

Ainsi, la première histoire, mettant en avant les sentiments passionnés des protagonistes, sera dominée par la couleur rouge, couleur de l'élément de feu.
La seconde, plus tournée vers le sacrifice, montrant la dévotion des personnages à une cause et celle d'une femme à celui qu'elle aime, sera saturée du bleu, couleur de l'eau et de la féminité.
La troisième, retraçant le passé des héros, consacrée au souvenir, aura une dominante verte, du vert de la terre, couleur du destin.
Quant à la quatrième, dans laquelle est imbriquée la période de flashback (en vert), elle sera pure et blanche. Bien sûr, la couleur de l'élément aérien lui est donnée parce qu'elle raconte ce qui s'est réellement passé, mais aussi parce qu'en tant que couleur du dénouement, elle est auss
i celle de la mort et de la fidélité, deux valeurs intimement liées dans les légendes médiévales chinoises.

undefined

Une 'couleur' supplémentaire s'impose au regard, malgré le fait qu'aucun hommage ne lui soit rendu de la même façon qu'aux autres, c'est le noir, le noir de la tenue de Sans Nom...

Ce sont les couleurs qui, dans le délicat découpage chronologique du film, permettent au spectateur de s'y retrouver avec plus de facilité entre réalité, souvenir et mensonge et d'enfin se laisser porter par l'histoire.


C'est après avoir replacé chaque couleur face à sa signification que l'on est en droit de se demander si ces choix esthétiques ne desservent pas sous certains aspects la compréhension de l'ensemble pour les spectateurs occidentaux que nous sommes. Dans notre culture, le noir est associé au deuil. Hero ne dément pas à première vue cette thèse: Sans Nom n'est-il pas celui qui amène dans son sillage morts et menaces? Celui qui a forgé son personnage autour de ses prétendus assassinats? Celui qui présente au Roi de Qin les armes de ses victimes en trophée avant de le menacer de le tuer à son tour?
Un esprit occidental aura du mal à se détacher de l'analogie (qui saute aux yeux) avec une figure de Faucheuse, manipulant les mortels pour arriver à ses fins, à laquelle rien ni personne ne peut résister. Pourtant, une fois les fils de l'intrigue démêlés, on apprend que ce guerrier sombre et solitaire n'a en fait versé le sang de personne et porte plutôt en lui le mouvement d'une vague destinée à nettoyer les âmes de leurs pulsions homicides. (C'est lui qui apportera au Roi la calligraphie faite par Lame Brisée louant le stade suprême de l'élévation du guerrier que ce dernier ne pourra atteindre qu'en renonçant à son arme).

undefined

A contrario, l'Occident préfèrera également associer le blanc au domaine du rêve et à l'au-delà, mais ici, c'est bel et bien à la réalité qu'il est solidement plaqué, une réalité incluant douleur, désillusion et mort.

Quant à l'usage général des couleurs pour surligner l'importance de valeurs telles que le sens de l'honneur, la dévotion et l'amour profond, nous autres occidentaux aurions tendance à leur préférer ce qui entre dans notre conception de la sobriété et qui, justement, exclut toute forme d'emphase visuelle. Nos flashbacks se déclinent au mieux en pastels, mais plus souvent en niveaux de gris. Quant à la scène pendant laquelle Ciel Etoilé et Sans Nom se livrent une bataille spirituelle (et donc imaginaire), nous n'aurions pas choisi de la démarquer en utilisant comme ici le noir et blanc, mais plutôt d'en faire un moment haut en couleurs et franchement spectaculaire, selon cette vision que nous avons des mondes imaginaires...

Hero m'a permis d'observer que l'Extrême-Orient  avait une perception de la nature humaine plus attachée à la spiritualité qu'à la réalité matérielle. Cela peut sembler paradoxal, une fois encore, mais n'y a-t-il pas dans les drapés volants de ses personnages et leurs couleurs vives quelque chose de cette aura dont nous parlent les Maîtres à Penser, quelque chose qui va directement chercher l'essence de l'individu pour l'en revêtir avec une limpidité étonnante? Il ne faut pas se laisser duper par les jeux de masques, car dans ce film (comme dans d'autres, je pense au superbe Dolls, de Takeshi Kitano), le véritable masque est incrusté à-même la peau de l'individu, lui est indissociable, tandis que celui dont il se pare nous révèle sa véritable nature.
Orient et Occident ont inversé les polarités dans les jeux de dissimulation (à l'exception, peut-être de l'Angleterre).

C'est ce qui rend le Nô si intéressant, c'est aussi ce qui rend la Commedia dell'Arte si riche!
Mais ce sera le sujet d'un autre article..!



Voir les commentaires - Ecrire un commentaire - Recommander

Dimanche 13 janvier 2008
Sample-copie-1.jpg


Ode (abrégée) à un échantillon


On écrit sa disette, ou sa satiété,
on n'écrit pas sa faim
juste après les hors d'oeuvre,
de même qu'on n'écrit plus sa soif quand on a commencé à s'humecter les lèvres
d'un trop bon nectar après des mois passés dans le désert.





Voilà pourquoi il est dangereux, douloureux et absurde d'écrire après un échantillon.

Voir les commentaires - Ecrire un commentaire - Recommander

Lundi 7 janvier 2008

 

Erasme disait dans son Eloge de la Folie que la pire d'entre toutes était de vouloir être sage dans un monde de fous.

A ses dépens, l'actrice Hollywoodienne Frances Farmer a pu goûter à l'amère véracité de cette déclaration.
 

undefined

 
Née fin 1913 à Seattle, Frances s'illustre jeune comme une personnalité très marquée aux idées pour le moins dérangeantes dans une Amérique déjà méfiante. C'est en effet avec son essai 'God Dies' (Dieu meurt), rédigé à seize ans, qu'elle fera pour la première fois parler d'elle: il sera publié dans un journal radical. Un premier coup d'éclat pour une jeune femme qui ne cessera plus de se démarquer par la grande liberté de ses pensées, liberté qu'elle tentera courageusement d'étendre à ses actes.
 
Elle remporte en 1935 un autre concours et part pour la Russie grâce au journal qui l'avait organisé. C'est plus qu'il n'en fallait aux services de surveillance pour décider de la considérer avec la suspicion réservée aux communistes.
 
De retour de Russie, elle fait escale à New York, forte de plusieurs années passées dans la troupe de Théâtre de l'Université de Washington au sein de laquelle elle avait déjà émerveillé les critiques. Elle ne tardera guère à être repérée et attachée par un long contrat de sept ans à la Paramount.
 
Elle entame une carrière brillante, non sans s'appliquer à modifier le monde auquel elle appartient désormais officiellement. Quelque peu idéaliste, elle va tenter de faire de Hollywood le point d'amorce de ses aspirations personnelles. Très vite, ce monde tout de superficialité va la lasser et elle donnera sa préférence à Broadway: elle se sent plus à l'aise sur les planches que devant le caméras et fera tout son possible pour s'y retrouver puis, une fois qu'elle y sera, se démènera pour y rester. Engagée, intelligente, ambitieuse: le théâtre lui semble être le meilleur raccourci entre ses forces et celles de son public qui, combinées dans ses idéaux, lui laissent augurer les plus belles chimères.
C'est sous la coupe de Clifford Odets, alors son amant, qu'elle est partie vers le monde du théâtre. Mais une relation amoureuse reste un cadre fragile, elle s'en rendra compte lorsque Odets lui annoncera qu'il ne souhaite pas quitter sa femme (oui, il est alors marié à l'actrice Luise Rainer!) et qu'il a décidé de destituer Frances du rôle qu'elle jouait dans leur pièce au profit d'une autre jeune femme plus argentée et donc plus apte à la financer! La rupture est totale.
Frances, affaiblie par ses longs et infructueux investissements personnels et par cette véritable trahison sentimentale, sera pourtant traquée sans répit par les pontes d'Hollywood qui lui infligeront un chantage à la rupture de contrat. Pas moins houleuses, ses relations familiales ne lui apporteront aucun réconfort: elle va être harcelée par sa mère, cette dernière percevant les choix de carrière de sa fille comme une attaque personnelle.

undefined

 
Ceci ajouté à cela, elle tombera dans l'alcool et sera incarcérée à plusieurs reprises pour de légères infractions qui contribueront à la précipiter vers un long cauchemar: Frances fera plusieurs séjours en asile psychiatrique après que les autorités l'aient déclarée "mentalement irresponsable de ses actes", diagnostic appuyé par sa mère qui préfèrera la faire passer ouvertement pour folle. C'est d'ailleurs cette dernière qui provoquera l'ultime internement de sa fille en Mai 1945, la renvoyant vers cinq ans de tortures, car peut-on appeler "soins" des traitements incluant électrochocs, gavages médicamenteux expérimentaux et humiliations en tous genres? La psychiatrie sortait à peine de ses premiers balbutiements…
La série se serait vraisemblablement terminée par une lobotomie, suite à laquelle Frances "complètement guérie" sera renvoyée dans sa famille. Après avoir gagné sa vie à la réception d'un hôtel, l'actrice présentera dès 1958 et pendant six ans une émission télévisée.
C'est un cancer de l'oesophage qui aura raison d'elle, en 1970.
 
Une telle biographie peut servir d’amorce à une multitude de réflexions, sur une multitude d’approches : les effets catastrophiques de l’establishment Hollywoodien sur l’intégrité mentale des personnes qu’il use comme des marionnettes dans son optique d’« entertainment » ; ou encore les désastreuses relations parents/enfants dès lors que les premiers tentent de vivre leurs propres rêves par l’intermédiaire des derniers... Mais les réactions de chacun ne sont jamais engendrées que par les traumatismes subis par leur subjectivité. Ce sont donc mes propres démons qui ont choisi d’attaquer non pas les causes d’une prétendue folie, ni même les légendaires conflits générationnels et encore moins les prémices du Maccarthysme, mais plutôt le bien fondé de cette appellation de « folie » qui a été étiquetée sur Frances Farmer.

undefined

 
Je ne me baserai pour cela que sur un échantillon très réduit et douteux de réalités biographiques (ce que m’en a dit Internet, ce que m’en a dit le film de Graeme Clifford « Frances » sorti en 1982), mais après tout, l’enjeu n’est pas de savoir avec précision ce qui est ou non arrivé à Frances Farmer pendant ces sombres années, mais plutôt de chercher à comprendre en quelle absurde mesure on peut avoir un meilleur jugement de la santé mentale d’une personne que cette personne elle-même. Immédiatement après avoir vu le film en question, je me suis sentie profondément touchée par le calvaire de cette jeune femme brillante, fragilisée par la solitude et l’incompréhension de son entourage et finalement clouée au sol par la rudesse de la réalité.
 
Je ne vais pas me livrer à une approche médicale, ou philosophique, ni même simplement à une analyse, mais plutôt une observation, qui n’aura rien de surprenant si l’on sait qu’elle est faite par une personne dont l’une des phobies est de se retrouver internée (par erreur ou non) !
 
Je ne m’attaquerai pas non plus aux pathologies « bien réelles » découvertes par les avancées de la science, non parce que je les établis comme avérées (après tout, ‘plus de connaissances’ ne signifie pas forcément ‘plus proche de la vérité et de la réalité’), mais parce que je ne suis pas de taille à me battre contre d’éventuels experts en la matière. Je ne sais d’ailleurs pas où se situe la frontière entre une folie dite ‘douce’ et une pathologie, alors nous admettrons que je ne parle ici que de cette folie qui se situe juste en dessous du seuil critique la séparant de traitements médicaux...
 
L’affect va primer sur l’intellect.

undefined

 
Frances Farmer, à peu de choses près, une femme parfaite, dans l’acception la plus large du terme. Sa meilleure arme fut son intelligence, mais cette arme se retourne très vite contre la personne qui la manipule en inadéquation avec les exigences de son temps. Heureux les intellects compatibles aux disfonctionnements d’un système, quel qu’il soit. Heureux donc les intellects limités ou spécialisés, ciblés sur autre chose que la recherche de l’harmonie, la fusion entre l’individu et son environnement dans un but d’élévation.
Dès lors que commencent à s’imposer certaines questions existentielles, l’intellect s’y applique, mais à ce moment là, il est déjà trop tard, l’individu a déjà fait son choix entre les ignorer et tenter d’y répondre. Une fois le processus enclenché, impossible de faire marche arrière.
Les engrenages de la réflexion, de l’observation, de la perplexité ont posé Frances, mais aussi un grand nombre d’autres personnes (vous peut-être ?), devant la difficulté de se faire comprendre. Je ne parle pas de génie torturé qui se complaît dans son hermétisme, mais de la simple distance imposée par de grandes différences dans les procédés de communication. Il y a une scène tout à fait ulcérante dans le « Frances » de G. Clifford, dans laquelle Jessica Lange (qui interprète le rôle de Frances Farmer) se retrouve face au médecin chef de l’institut psychiatrique dans lequel elle a été envoyée. Une lutte commence entre deux personnalités extrêmement fortes : celle du médecin, certain de sa supériorité et du manque de lucidité de sa patiente à propos de son état, se précipitant à interpréter le moindre signe d’agacement de cette dernière comme le symptôme d’une hystérie évidente, et de l’autre, Frances, exaspérée et ostensiblement provocante car déjà certaine que quoi qu’elle puisse dire, elle ne fera entendre raison à personne.
 
Imaginez-vous un instant à la place de Frances. Un médecin réputé, aussi bardé de diplômes que de froideur et de suffisance, vous regarde dans le blanc des yeux pour vous dire que vous avez besoin de repos. Vous le savez, mais vous savez aussi que vous n’avez besoin que de repos, et éventuellement de temps, pour vous remettre d’aplomb alors que vous pressentez déjà que cet homme derrière son bureau vous a identifiée comme potentiellement dangereuse (dangereuse pour vous-même, ironie) et projette de vous abrutir grâce à quelques pilules dont l’efficacité n’est que théorique.
Vous aurez beau vous défendre, quel intérêt ? Vous êtes la folle, il est le sain d’esprit. Vous êtes la folle qui a été prise en flagrant délit dans un moment de fragilité, après avoir copieusement été trahie et manipulée par vos proches et dans votre activité professionnelle (qui était alors tout pour vous), vos idéaux cruellement rabattus au sol par une réalité irritante contre laquelle vous n’étiez pas préparée mais qu’aujourd’hui vous connaissez mieux, même si l’épuisement vous laisse un amer goût de désillusion et pas encore la force de vous y mesurer ou de vous en détacher.
Lui, est le sain d’esprit qui ne connaît de vous que vos débordements, vos « caprices » et qui n’a d’autre version que celle de la personne, plus atteinte que vous, qui vous a livrée à lui. Le sain d’esprit qui sait, parce qu’il l’a appris, tout ce qui peut, toujours en théorie, se passer dans un cerveau.
Un cerveau, oui, mais pas votre cerveau, mais cela, comment le lui faire comprendre ?
 
Agacée par son étroitesse et sa hauteur, vous l’agressez un peu : "tendance hystérique".
 
Désespérée par la perspective d’être bientôt enfermée, sous l’étiquette ‘folle’, vous éclatez en sanglots : "tempérament instable".
 
Reprenant momentanément le dessus vous ironisez et tentez de lui faire comprendre qu’il ne peut pas être sérieux! : "possibilité de comportement schizophrène, à surveiller".
 
Et enfin, moins sotte que lui, vous comprenez qu’il vaut mieux se taire pour éviter trop de dégâts, mais lui est toujours dans son jeu de lutte et brandit bien haut son dernier diplôme avant de conclure d’une voix satisfaite : « enfin, vous voilà revenue à la raison », d’une main légère il inscrit : "le sujet a admis son mal, surveiller basculements éventuels". Il arbore à présent un faux air paternel...
 
Et voilà, vous êtes rangée dans la moins reluisante des cases pour avoir voulu mener votre vie selon vos propres règles. Une seule minute de décalage entre vous et le monde suffit à lancer un engrenage qui ne peut mécaniquement pas vous laisser vous en sortir indemne.
Frances Farmer a eu la malchance de faiblir au mauvais moment (le risque lorsque l’on mène une existence aussi exposée).
 
Cette scène tirée du film de G. Clifford montre les efforts de la jeune femme pour « être sage dans un monde de fous »...
Cliquer sur l’image pour ouvrir le lien.
 

undefined

 
 
 
CQFD
 
L’initiative de cet article vient-elle témoigner d’une folie latente qui menacerait de submerger un jour ou l’autre ma personne ?
Suis-je...mieux : Sommes-nous tous des internés en sursis dès lors que nous mettons un peu de notre intelligence à l’œuvre et que nous l’associons à tout ce que nous pouvons manifester de passion et de dévouement ?
Déclarons, pour le bien de tous, que ce ne sont que des propos de Chapelier Toqué et retournons cacher notre camisole sous la rassurante cape de normalité qui nous sied si bien!
Prions néanmoins qu’un jour, de plus courageux fous fassent don de leur personne et de leur crédibilité pour repousser un peu les limites, faire accepter un peu plus de notre fantaisie : c’est à force de voir les athlètes mordre la ligne que l’arbitre décide de la faire déplacer !


Madhatter.jpg


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire - Recommander

Samedi 29 décembre 2007

Mix21.jpg


Cliquez sur l'image pour accéder à la page de l'article...


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire - Recommander

Contact

     N'hésitez pas...
 
    elfe_isobel@hotmail.com

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus