Erasme disait dans son Eloge de la Folie que la pire d'entre toutes était de vouloir être sage dans un monde de
fous.
A ses dépens, l'actrice Hollywoodienne Frances Farmer a pu goûter à l'amère véracité de cette déclaration.
Née fin 1913 à Seattle, Frances s'illustre jeune comme une personnalité très marquée aux idées pour le moins dérangeantes dans une Amérique
déjà méfiante. C'est en effet avec son essai 'God Dies' (Dieu meurt), rédigé à seize ans, qu'elle fera pour la première fois parler d'elle: il sera publié dans un journal radical. Un premier coup
d'éclat pour une jeune femme qui ne cessera plus de se démarquer par la grande liberté de ses pensées, liberté qu'elle tentera courageusement d'étendre à ses actes.
Elle remporte en 1935 un autre concours et part pour la Russie grâce au journal qui l'avait organisé. C'est plus qu'il n'en fallait aux
services de surveillance pour décider de la considérer avec la suspicion réservée aux communistes.
De retour de Russie, elle fait escale à New York, forte de plusieurs années passées dans la troupe de Théâtre de l'Université de Washington
au sein de laquelle elle avait déjà émerveillé les critiques. Elle ne tardera guère à être repérée et attachée par un long contrat de sept ans à la Paramount.
Elle entame une carrière brillante, non sans s'appliquer à modifier le monde auquel elle appartient désormais officiellement. Quelque peu
idéaliste, elle va tenter de faire de Hollywood le point d'amorce de ses aspirations personnelles. Très vite, ce monde tout de superficialité va la lasser et elle donnera sa préférence à
Broadway: elle se sent plus à l'aise sur les planches que devant le caméras et fera tout son possible pour s'y retrouver puis, une fois qu'elle y sera, se démènera pour y rester. Engagée,
intelligente, ambitieuse: le théâtre lui semble être le meilleur raccourci entre ses forces et celles de son public qui, combinées dans ses idéaux, lui laissent augurer les plus belles
chimères.
C'est sous la coupe de Clifford Odets, alors son amant, qu'elle est partie vers le monde du théâtre. Mais une relation amoureuse reste un
cadre fragile, elle s'en rendra compte lorsque Odets lui annoncera qu'il ne souhaite pas quitter sa femme (oui, il est alors marié à l'actrice Luise Rainer!) et qu'il a décidé de destituer
Frances du rôle qu'elle jouait dans leur pièce au profit d'une autre jeune femme plus argentée et donc plus apte à la financer! La rupture est totale.
Frances, affaiblie par ses longs et infructueux investissements personnels et par cette véritable trahison sentimentale, sera pourtant
traquée sans répit par les pontes d'Hollywood qui lui infligeront un chantage à la rupture de contrat. Pas moins houleuses, ses relations familiales ne lui apporteront aucun réconfort: elle va
être harcelée par sa mère, cette dernière percevant les choix de carrière de sa fille comme une attaque personnelle.
Ceci ajouté à cela, elle tombera dans l'alcool et sera incarcérée à plusieurs reprises pour de légères infractions qui contribueront à la
précipiter vers un long cauchemar: Frances fera plusieurs séjours en asile psychiatrique après que les autorités l'aient déclarée "mentalement irresponsable de ses actes", diagnostic appuyé par
sa mère qui préfèrera la faire passer ouvertement pour folle. C'est d'ailleurs cette dernière qui provoquera l'ultime internement de sa fille en Mai 1945, la renvoyant vers cinq ans de tortures,
car peut-on appeler "soins" des traitements incluant électrochocs, gavages médicamenteux expérimentaux et humiliations en tous genres? La psychiatrie sortait à peine de ses premiers
balbutiements…
La série se serait vraisemblablement terminée par une lobotomie, suite à laquelle Frances "complètement guérie" sera renvoyée dans sa
famille. Après avoir gagné sa vie à la réception d'un hôtel, l'actrice présentera dès 1958 et pendant six ans une émission télévisée.
C'est un cancer de l'oesophage qui aura raison d'elle, en 1970.
Une telle biographie peut servir d’amorce à une multitude de réflexions, sur une multitude d’approches : les effets catastrophiques de
l’establishment Hollywoodien sur l’intégrité mentale des personnes qu’il use comme des marionnettes dans son optique d’« entertainment » ; ou encore les désastreuses relations
parents/enfants dès lors que les premiers tentent de vivre leurs propres rêves par l’intermédiaire des derniers... Mais les réactions de chacun ne sont jamais engendrées que par les traumatismes
subis par leur subjectivité. Ce sont donc mes propres démons qui ont choisi d’attaquer non pas les causes d’une prétendue folie, ni même les légendaires conflits générationnels et encore moins
les prémices du Maccarthysme, mais plutôt le bien fondé de cette appellation de « folie » qui a été étiquetée sur Frances Farmer.
Je ne me baserai pour cela que sur un échantillon très réduit et douteux de réalités biographiques (ce que m’en a dit Internet, ce que m’en a
dit le film de Graeme Clifford « Frances » sorti en 1982), mais après tout, l’enjeu n’est pas de savoir avec précision ce qui est ou non arrivé à Frances Farmer pendant ces sombres
années, mais plutôt de chercher à comprendre en quelle absurde mesure on peut avoir un meilleur jugement de la santé mentale d’une personne que cette personne elle-même. Immédiatement après avoir
vu le film en question, je me suis sentie profondément touchée par le calvaire de cette jeune femme brillante, fragilisée par la solitude et l’incompréhension de son entourage et finalement
clouée au sol par la rudesse de la réalité.
Je ne vais pas me livrer à une approche médicale, ou philosophique, ni même simplement à une analyse, mais plutôt une observation, qui n’aura
rien de surprenant si l’on sait qu’elle est faite par une personne dont l’une des phobies est de se retrouver internée (par erreur ou non) !
Je ne m’attaquerai pas non plus aux pathologies « bien réelles » découvertes par les avancées de la science, non parce que je les
établis comme avérées (après tout, ‘plus de connaissances’ ne signifie pas forcément ‘plus proche de la vérité et de la réalité’), mais parce que je ne suis pas de taille à me battre contre
d’éventuels experts en la matière. Je ne sais d’ailleurs pas où se situe la frontière entre une folie dite ‘douce’ et une pathologie, alors nous admettrons que je ne parle ici que de cette folie
qui se situe juste en dessous du seuil critique la séparant de traitements médicaux...
L’affect va primer sur l’intellect.
Frances Farmer, à peu de choses près, une femme parfaite, dans l’acception la plus large du terme. Sa meilleure arme fut son intelligence,
mais cette arme se retourne très vite contre la personne qui la manipule en inadéquation avec les exigences de son temps. Heureux les intellects compatibles aux disfonctionnements d’un système,
quel qu’il soit. Heureux donc les intellects limités ou spécialisés, ciblés sur autre chose que la recherche de l’harmonie, la fusion entre l’individu et son environnement dans un but
d’élévation.
Dès lors que commencent à s’imposer certaines questions existentielles, l’intellect s’y applique, mais à ce moment là, il est déjà trop tard,
l’individu a déjà fait son choix entre les ignorer et tenter d’y répondre. Une fois le processus enclenché, impossible de faire marche arrière.
Les engrenages de la réflexion, de l’observation, de la perplexité ont posé Frances, mais aussi un grand nombre d’autres personnes (vous
peut-être ?), devant la difficulté de se faire comprendre. Je ne parle pas de génie torturé qui se complaît dans son hermétisme, mais de la simple distance imposée par de grandes différences
dans les procédés de communication. Il y a une scène tout à fait ulcérante dans le « Frances » de G. Clifford, dans laquelle Jessica Lange (qui interprète le rôle de Frances Farmer) se
retrouve face au médecin chef de l’institut psychiatrique dans lequel elle a été envoyée. Une lutte commence entre deux personnalités extrêmement fortes : celle du médecin, certain de sa
supériorité et du manque de lucidité de sa patiente à propos de son état, se précipitant à interpréter le moindre signe d’agacement de cette dernière comme le symptôme d’une hystérie évidente, et
de l’autre, Frances, exaspérée et ostensiblement provocante car déjà certaine que quoi qu’elle puisse dire, elle ne fera entendre raison à personne.
Imaginez-vous un instant à la place de Frances. Un médecin réputé, aussi bardé de diplômes que de froideur et de suffisance, vous regarde
dans le blanc des yeux pour vous dire que vous avez besoin de repos. Vous le savez, mais vous savez aussi que vous n’avez besoin que de repos, et éventuellement de temps, pour vous remettre
d’aplomb alors que vous pressentez déjà que cet homme derrière son bureau vous a identifiée comme potentiellement dangereuse (dangereuse pour vous-même, ironie) et projette de vous abrutir
grâce à quelques pilules dont l’efficacité n’est que théorique.
Vous aurez beau vous défendre, quel intérêt ? Vous êtes la folle, il est le sain d’esprit. Vous êtes la folle qui a été prise en
flagrant délit dans un moment de fragilité, après avoir copieusement été trahie et manipulée par vos proches et dans votre activité professionnelle (qui était alors tout pour vous), vos idéaux
cruellement rabattus au sol par une réalité irritante contre laquelle vous n’étiez pas préparée mais qu’aujourd’hui vous connaissez mieux, même si l’épuisement vous laisse un amer goût de
désillusion et pas encore la force de vous y mesurer ou de vous en détacher.
Lui, est le sain d’esprit qui ne connaît de vous que vos débordements, vos « caprices » et qui n’a d’autre version que celle de la
personne, plus atteinte que vous, qui vous a livrée à lui. Le sain d’esprit qui sait, parce qu’il l’a appris, tout ce qui peut, toujours en théorie, se passer dans un cerveau.
Un cerveau, oui, mais pas votre cerveau, mais cela, comment le lui faire comprendre ?
Agacée par son étroitesse et sa hauteur, vous l’agressez un peu : "tendance hystérique".
Désespérée par la perspective d’être bientôt enfermée, sous l’étiquette ‘folle’, vous éclatez en sanglots : "tempérament
instable".
Reprenant momentanément le dessus vous ironisez et tentez de lui faire comprendre qu’il ne peut pas être sérieux! : "possibilité de
comportement schizophrène, à surveiller".
Et enfin, moins sotte que lui, vous comprenez qu’il vaut mieux se taire pour éviter trop de dégâts, mais lui est toujours dans son jeu de
lutte et brandit bien haut son dernier diplôme avant de conclure d’une voix satisfaite : « enfin, vous voilà revenue à la raison », d’une main légère il inscrit : "le sujet a
admis son mal, surveiller basculements éventuels". Il arbore à présent un faux air paternel...
Et voilà, vous êtes rangée dans la moins reluisante des cases pour avoir voulu mener votre vie selon vos propres règles. Une seule minute de
décalage entre vous et le monde suffit à lancer un engrenage qui ne peut mécaniquement pas vous laisser vous en sortir indemne.
Frances Farmer a eu la malchance de faiblir au mauvais moment (le risque lorsque l’on mène une existence aussi exposée).
Cette scène tirée du film de G. Clifford montre les efforts de la jeune femme pour « être sage dans un monde de
fous »...
Cliquer sur l’image pour ouvrir le lien.
CQFD
L’initiative de cet article vient-elle témoigner d’une folie latente qui menacerait de submerger un jour ou l’autre ma
personne ?
Suis-je...mieux : Sommes-nous tous des internés en sursis dès lors que nous mettons un peu de notre intelligence à l’œuvre et que nous
l’associons à tout ce que nous pouvons manifester de passion et de dévouement ?
Déclarons, pour le bien de tous, que ce ne sont que des propos de Chapelier Toqué et retournons cacher notre camisole sous la rassurante
cape de normalité qui nous sied si bien!
Prions néanmoins qu’un jour, de plus courageux fous fassent don de leur personne et de leur crédibilité pour repousser un peu les limites,
faire accepter un peu plus de notre fantaisie : c’est à force de voir les athlètes mordre la ligne que l’arbitre décide de la faire déplacer !