Jeudi 29 septembre 2011 4 29 /09 /Sep /2011 06:45

N-1

 

 

Feels like The End

 

  IMG00880-20110929-0640.jpg

 

 


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 7 juin 2011 2 07 /06 /Juin /2011 03:54

 

 

tardiso.jpg

 

 

Au fil des années, votre servante a espéré une multitude d'identités fantastiques et imaginaires, déjà pour certaines évoquées dans cet article. Identités qu'elle espérait assez spacieuses pour contenir tout ce qu'elle pensait être (orgueilleusement ou non, là n'est pas la question).

 

Parmi ces identités, les plus marquantes n'ont pas toujours été les plus prestigieuses, ni les plus graphiques. C'est pour cela qu'on ne les trouve pas toutes passées au crayon fin dans des autoportraits plus ou moins assumés et plus ou moins habiles.

 

Les voici néanmoins, listées pour analyse.

 

-Princesse de l'Espace, identité rêvée dominante, qui a persisté jusqu'en 2oo6 alors qu'elle avait émergé suite au téléfilm Australien 'The Distant Home' diffusé en 1992 ou 1993 (Une jeune extraterrestre élevée comme une enfant humaine, qui découvre à ses 16 ans ses véritables origines et choisit de repartir sur sa planète). Cette identité est venue en réponse exotique à celle de Petit Prince, la Princesse de l'Espace ayant, elle, une Garde Royale constituée de Soldats de Lumière, ce qui ne manquait pas de chien.

 

-Héroïne de l'antique empire Chinois après Tigres et Dragons de Ang Lee en 2ooo et les multiples gavages en matière de Wu Xia Pian qui ont suivi (experte en arts-martiaux, infiniment sage et capable de voltiger au sommet des forêts de bambou sur du Yo-Yo Ma / Tan Dun)

 

-Miss CC Babcock de la série The Nanny et tous les personnages du même gabarit: froids, cyniques, désagréables, mais dont on soupçonne l'abyssale profondeur et la superbe complexité (sous la carapace de glace, une âme fragile et ciselée comme une dentelle de savon)

 

-Une reine Elfe quelconque empruntée à Tolkien, sage et asexuée, piégée hors de son temps et de sa dimension comme nombre de ses semblables, gardienne des clefs de tout cet univers secret, ayant une face Vampire cachée et complémentaire, un 'côté obscur sans tout à fait l'être'.

 

-Une figure indéfinie, mais temporalisée quelque part au XVIIè Siècle, à équidistance entre les plumiers de la Cour du Roi Soleil et un quelconque pâturage caressé par Zéphir et arpenté par les blancs pieds d'une bergère mélomane.

 

-Et enfin, Seigneur du Temps, seule identité rêvée ayant eu le pouvoir d'évincer compètement, en 2oo6 donc, celle de Princesse de l'Espace. Car qui a besoin de Guerriers de Lumière rétro lorsqu'il possède déjà un cerveau rempli de ressources et de beaux mécanismes, Murray Gold pour accompagner ses périples en musique, la capacité de changer d'apparence et de personnalité et une machine à voyager dans le temps, dans l'espace et à travers les dimensions?!

 

Lorsque l'on est arrivé à cette identité fantasque-là, il n'est plus nécessaire d'en trouver une autre, car elle couvre tous les besoins en matière d'échappatoires. Elle permet de tout changer, tous les paramètres pénibles, tous les décors lassants, toutes les temporalités inconfortables. Tout. Même les handicaps de personnalité. Même les yeux au travers desquels tous ces paramètres sont observés, même les terminaisons sensibles qui les touchent.

 

Peu importe la raison pour laquelle votre servante y trouve de l'écho, pour laquelle le simple fait de se retrouver dans l'imagination d'un scénariste la fait déborder de fascination et de joie (c'est un peu comme appartenir à une variété de plancton inconnue de l'homme et être subitement 'découvert' par un observateur de fonds marins, un type qui vous pointe du doigt et qui vous nomme et ce-faisant, vous rend réel). Peu importe tout ça: le constat est là, votre servante survit parce que cette échappatoire existe (ou parce qu'elle en est persuadée, cela revient au même). Elle vit pour d'autres raisons (une autre raison, la meilleure.) mais elle a survécu parce qu'elle a toujours utilisé cet imaginaire, parce qu'elle a toujours été adossée à lui nonchalamment comme à une sortie de secours.

 

 

Une chose peut laisser perplexe, si l'on admet que vous avez eu la bonté d'accepter de faire l'effort de trouver du sens à ces paroles, si vous m'avez offert le privilège de votre compréhension. Comment peut-on avoir l'impudeur d'étaler une chose aussi intime que cela sur le net? Une chose aussi folle et impudique que d'avouer sans honte que l'on croit réellement qu'un jour on pourra monter à bord d'une machine qui traverse espace et temps? Car si vous m'avez bien comprise, il devient évident que ceci, cette identité 'à moitié Seigneur du Temps, fuyarde, échappée' est une des parts les plus profondes de mon intimité, et ce simple fait aurait suffi, en d'autres temps à me faire enfermer.

Eh bien c'est là la magie d'Internet. C'est là la magie de l'écriture. C'est là la magie de l'acte d'expression. C'est là la magie de l'acte d'expression lorsque l'on parvient à demeurer assez sain d'esprit (en réalité ou en apparence) pour faire contrepoids à ses aveux: peu importe en définitive la quantité d'informations qui quittent le cocon de votre pensée, peu importe que vous paraissiez bavard ou impudique. Les seules choses importantes dans cette transaction sont la façon dont ces informations sont entendues et le crédit qui leur est apporté. C'est une affaire souvent entre vous et vous-même, parfois un autre interlocuteur y est-il invité (votre ami le plus proche, celle que vous aimez), mais jamais plus. La plus profonde de vos vérités n'est pas une plaidoirie: vous la déterrez pour vous-même ou vous la donnez à quelqu'un et ce n'est qu'à la condition que cette personne précise désire la recevoir qu'elle pourra se promener un peu hors de votre vase clos, en cette seule, unique et précieuse occasion. Cette vérité profonde n'aura d'intérêt aux yeux des personnes qu'elle ne concerne pas directement que si elle a des vertus universelles: une qualité littéraire particulière par exemple. Mais typiquement, un texte comme celui-ci, sans virtuosité, sans structure, un instantané d'un fragment de pensée qui sera complètement diluée par l'aube, à quoi sert-il? Non: A quoi sert-il. Sans marque d'interrogation: parce que je ne souhaite pas de réponse.

Je viens de mettre sur le support le plus public de la planète la preuve que je suis givrée et personne à part moi et une seule et unique personne que j'aurai choisie, qui m'aura choisie, avec qui j'aurai scellé ce pacte de transmission exclusive d'information, à part nous deux, personne ne sait de quoi il en retourne, personne ne peut savoir à quel point cette échappatoire existe, ni à quel point j'ai envie que nous soyons ces deux-là à en partager le rêve.

 

 

 


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 12 mai 2011 4 12 /05 /Mai /2011 04:50

 

Après une juste estimation du prix que ma coûté sa recherche parmi les arhives de mon PC, cette petite épave, vestige des temps anciens méritait bien d'être renflouée.

Une satisfaction toutefois: mes antiquités scribatoires sont potentiellement réutilisables dans la Piraterie Baroque! A la bonne heure!

(et pour ceux qui trouveraient cette phrase vaguement nébuleuse: soyez rassurés! L'explication viendra, in its own time)

 


Dans la mer des heures, le sel est d'arsenic

Et les noyés du temps n'y survivent jamais,
Des vierges aux longs cheveux armées de grandes piques
Traquent sans s'essouffler le voyageur inquiet.
Dans leurs yeux des appâts, dans leurs jambes une nasse
Elles hurlent. Le vent enfle de leurs menaces.

 
Gardiennes du tombeau des marins imprudents
Dans leur sein se déchaîne une jalousie noire
Car tout près du terrain où chassent ces furies
Règne une autre beauté aux charmes innocents.
Coiffée de mélodies, douce comme le soir
Son empire est le monde et son nom est celui
Que le marin épris souffle dans son sommeil.

 
Moi, marin endormi, qui souvent ai senti
L'austère propreté des nuits sans lendemain,
J'ai triomphé des vierges et de leur arsenic.
J'ai choisi la douceur d'un amour onirique.
Les rouleaux de la mer, faibles contre sa main
Ramèneront mon corps, mais jamais mon esprit
Au pays sans reliefs
Que, sans regrets, je fuis.

 

 


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 05:24

 

 

Je dois changer de travail.

 

Je dois changer de travail, parce que je ne connais plus les insomnies.

 

En postulant pour devenir réceptionniste de nuit, j'avais en tête l'idée de 'rentabiliser mes insomnies', idée plutôt sensée à cette époque-là où je passais mes journées à broyer du noir et mes nuits à broyer de l'encre. Aujourd'hui, même si mon emploi a rempli sa part du contrat en m'apportant de quoi payer le loyer, je constate combien il me coûte et combien il m'est difficile de le considérer avec sérénité...

 

Il n'est pas rare que je passe plusieurs journées d'affilée à enchaîner travail, loisirs et micro-siestes sur des plages pouvant aller jusqu'à quatre-vingt-dix heures, ponctuées d'un maximum de dix heures clairsemées de faux sommeils, pendant lesquelles mon corps s'alourdit de fatigue, mon esprit se remplit de brumes et mon système nerveux se charge d'électricité. Mais malgré ça, il y a deux ans que je n'ai pas connu de vraies insomnies.

 

Se glisser en frissonnant sous les couvertures avec un livre, le terminer, laisser un peu de musique lui succéder, puis un autre livre que l'on repose avec lassitude, observer le silence qui s'étale, strié de loin en loin par le son étouffé de pneus pressés sur l'asphalte et qui se fait lumière, qui balaie le plafond de rayures régulières et mouvantes suivant la glissade des pleins phares infiltrés au-dessus des rideaux clos. Saisi par un frisson, de froid ou de terreur, rallumer sa lampe de chevet, soupirer longuement, s'extirper du lit et rejoindre son bureau, pleurer sur le papier ou sur un clavier aux cliquetis rassurants des marais en prose ou des écluses en alexandrins. Ecrire, écrire encore, dessiner un peu aussi, mais toujours, toujours, inlassablement écrire et se vider de toutes ses eaux et de toute sa force vitale dans des textes merveilleusement insensés ou réglés comme des horloges en se demandant (un peu, parce qu'on n'a pas que ça à faire) d'où vient cette fureur que l'on n'avait pas dans l'après-midi. Se demandant surtout qui était cet étranger dans la peau duquel on se mouvait à ce moment-là: parce qu'il est impossible que l'on ait pu être cette personne, cette personne quotidienne.

Pleurer tant et si bien dans le papier ou dans l'écran que les larmes réelles supplantent celles de l'âme et de l'inspiration. Avoir froid et refuser de quitter cette rudesse pour redevenir, demain (dans quelques heures à peine), cette personne quotidienne. Laisser entrer les maux à mesure que les mots s'écoulent par les mains. Et inversement. Penser, écrire, pleurer, ressentir et avoir conscience, penser, penser, penser, encore. Avoir peur. Avoir peur de demain (de tout à l'heure), avoir peur du soleil qui se lèvera et nous exposera à la réalité, une réalité qui n'est pas nôtre. Etre fébrile et palpitant en pensant que l'on peut en finir et ne pas connaître demain. Avoir envie de ne pas connaître demain. Agiter des regards inquiets entre l'horloge et le coin de ciel qui s'éclaire entre les rideaux clos, mais mal clos. Savoir que demain est là, qu'il est trop tard pour le fuir, qu'il est trop tôt pour l'empoigner, qu'il est trop tard pour dormir, qu'il est trop tôt pour se secouer. Se recroqueviller en sentant macérer les phrases pleurées tout à l'heure qui dans quelques minutes, une heure tout au plus, ne seront plus les mêmes malgré la gémellité de leur syntaxe et de leur lexique. Essayer de les retenir en se disant 'je n'oublierai jamais ce que je ressens, maintenant. Il me suffira de repenser à cet instant n'importe quand, tout à l'heure ou dans trente ans et tout ce que j'ai ressenti me reviendra dans les mêmes couleurs'.

Y croire.

Sombrer.

Sombrer ainsi recroquevillé dans le coin d'une chambre moite d'aube, vingt minutes avant la sonnerie du réveil.

 

Et malgré le froid, malgré l'hypersensibilité, malgré l'épuisement, malgré la conscience que ce jour n'est pas n'importe quel jour, mais un jour qui succède à une nuit que l'on a vécue, une nuit à laquelle on a survécu comme le naufragé transi dans la carcasse déglinguée de son avion échoué en montagne, malgré l'usure et la fragilité, on se retrouve le soir dans son lit et l'on s'y endort.

 

 

Et le lendemain, alors que l'on est le héros anonyme d'un double exploit, le vainqueur d'une nuit blanche et d'une journée noire, on oublie.

Le lendemain, on redevient l'étranger, on redevient une personne quotidienne.

 

 

... J'ai besoin de retrouver mes insomnies, mes vraies insomnies.

 

Je dois changer de travail.

 

 

 


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 11:52

 

L'instant est immobile et calme, pourtant pas silencieux.

L'air est plein: les voix y voyagent, se prennent mutuellement pour compagnes de route et s'abandonnent à tour de rôle à la croisée des chemins, à la croisée des courants d'air contrariés que les parois lisses et fraîches réfléchissent. Il y a du mouvement partout, mais l'instant est immobile. L'écoute est tendue, solennelle. J'ai arrêté d'écrire craignant que la pointe du bic ne crisse sur le papier mauvais, que cette nuisance infime ne saute à cheval sur un courant d'air et n'enfle en percutant les murs, les bancs, les partitions. Ma paume s'est d'elle-même soulevée du cahier: grattements, frottements, échos de caresses muettes entre l'épiderme et la page: je les refuse. Je n'ose plus bouger: mes semelles de caoutchouc sur le reposoir en bois ciré pourraient grincer, un de mes lourds anneaux d'argent pourrait glisser de mon doigt froid sur le sol carrelé et provoquer le tonnerre. J'ai arrêté de respirer. Mon coeur me semble être à l'origine d'un tintamarre bien suffisant et si je pouvais le faire taire lui aussi, je n'hésiterais pas une seule seconde.

 

Je ne suis pas la seule: partout ailleurs dans la salle aucun mouvement n'est superflu. Le soleil lui-même semble ralentir avant d'approcher les vitres sales. On le devine, difforme, scrutant avec hésitation entre les grains de poussière et les coulées d'eau de pluie séchée. Il tergiverse: on n'a pas besoin de lui à l'intérieur. Il rebrousse chemin. Les luminions électriques semés ça et là fournissent la lumière nécessaire à la découverte de tous les détails dont l'oeil a besoin pour se nourrir dans cette fixité quasi religieuse.

 

On pourrait croire qu'ici, les lois de la physique sont les mêmes que partout ailleurs, qu'un geste émet une onde musculaire et que l'onde se propage, engendrant d'autres gestes, faisant tressaillir un nerf, étirant les mailles d'un pull, découvrant un morceau de chair, prenant pour victime les matériaux les plus fragiles, mais non. Le paradoxe est là, dans le mouvement des masses et des courants -la Terre tourne, on le sent; et dans la fixité des choses chétives. Trois boucles couleur miel et les quelques cheveux fins et épars qui sont leurs satellites insubordonnés sont gravées sur la nuque blanche et découverte. Fascinant spectacle que ces boucles, trois ressorts métalliques posés sur un bras de rivière reflétant le ciel crépusculaire rosé des solstices d'hiver. Fascinant spectacle, oui, pour une spectatrice silencieuse, immobile, vide d'air et d'autres pensées que celles qui se fixent volontiers sur les choses minuscules, une spectatrice tassée dans l'inconfort d'un banc d'église, dont les membres suspendus s'engourdissent sans plainte: ils ne voudraient pas troubler la contemplation en laissant la parole à une chose aussi triviale que la douleur, à un canal aussi frileux et geignard que le corps. C'est un moment unique, un moment sacré.

 

 


Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 14:28

 

Ce texte est vieux. C'est bien sûr une notion relative, puisque son auteur n'a que vingt-cinq ans, mais proportionnellement à cette longue courte existence, il s'agit d'un vieux texte: il fête ses pluzoumoinsept ans.

Il est extrait d'une série de nouvelles qui devaient initialement être regroupées dans un recueil accompagnant un grimoire entièrement illustré, calligraphié et relié par les mains passionnées de trois amis de lycée, séparés ensuite pour diverses raisons... Je tiens à sortir ce reliquat des recoins poussiéreux de mon PC parce que les travaux divers qui l'ont accompagné me semblent redevenir significatifs aujourd'hui, alors que j'ai enfin cessé de vouloir prétendre à être une grande personne sérieuse.

 

Il va y être question de Vampires et de Fées et encore, vous n'aurez pas tout vu une fois cette lecture finie: remise en contexte, on y trouverait aussi des Elfes, des Mages et des Sorcières, ainsi que des créatures aux noms imprononçables en langage des Hommes!

 

Âmes trop cartésiennes, s'abstenir!

 

 

L'illustration n'est pas d'époque. Il s'agit d'ailleurs en réalité du croquis préparatoire de l'illustration voulue, griffonné la semaine dernière après une série de cafés et avant une série de chocolats chauds, dans une petite brasserie du Xè arrondissement de Paris...

 

 

Hevenhel.jpg

 

L’aurore arrive. J’ignore ce que vous pensez des soirées dites gothiques, si vous en avez jamais vécu, mais pour ma part, je les trouve horripilantes. Il y a quelques années, voire quelques siècles, elles étaient entièrement intéressantes, regorgeant d’êtres à la spiritualité transcendante, encore renforcée par l’atmosphère de mystère dans laquelle ils baignaient jour après jour. Mais maintenant, on n’y trouve pour la plupart que des adolescents bardés de clous et de khôl, portant autour du cou ou imprimés sur la peau des symboles dont ils n’ont jamais appris la réelle signification. Nous ne sommes plus beaucoup à avoir le pouvoir de former de nouveaux esprits aux arts et coutumes Vampires. Plus exactement, nous ne sommes plus beaucoup à vouloir revenir dans le monde sensible pour chercher d’autres de nos semblables égarés au temps de la Chute ou à moitié réveillés par nos Anciens. La vie ici est devenue inconfortable car rares sont ceux qui croient encore à la force de leur esprit et lui permettent de s’épanouir sans passer pour fous ou tomber dans de désolants extrêmes.

Quand je suis née, il y avait encore quelque chose de pur et de frais dans ce monde. Oui, c’est ici que j’ai vu le jour, ici que j’ai appris l’existence des Royaumes Rouges et d’ici que je suis partie pour rejoindre les terres porteuses de la véritable essence de ma nature. Je ne suis pas directement originaire des Royaumes Anthréïdes, mais ce qu’on appelle une ‘convertie’, même si ce terme est éminemment inexact. Convertir équivaut à changer la nature même d’une personne et je n’ai pas l’impression d’avoir été en aucune manière modifiée ou pervertie, au contraire : je suis retournée à ce que j’étais. A ce que chaque goutte de mon sang m’appelait à être.

Il y a quelques jours, j’ai retrouvé au fond d’un vieux tiroir le premier semblant de journal intime que j’aie jamais commencé. Il s’agissait d’une liasse de papiers très fins extrêmement rares pour l’époque,  fabriqués par un sorcier du royaume de mon père, quelques mille trois cents ans avant aujourd’hui et reliés par une simple feuille de cuir. Cet attirail ne m’a pas quittée pendant quatre nuits. Seulement quatre nuits, mais quatre nuits qui ont tout signifié. Je venais alors d’avoir dix-neuf ans... Je vous en fais la lecture.

 

Journal de Dame Joanne Hevenhel

 

Premier Jour

 

Dix ans aujourd’hui que ma Dame, ma Mère, a quitté ce Monde le jour de mes neuf ans. Voilà de bien tristes anniversaires... C’est vers elle et ses sages paroles que mes premiers mots déposés ici s’envoleront.

Au réveil, ces fines pages étaient posées au pied de ma porte, portant le sceau de Seigneur Sillmàr. Ses présents me font toujours un plaisir immense. Il a, parmi d’autres, le don de toujours savoir ce qui m’apportera le plus grand bonheur : ici, un témoin passif du curieux défilement du temps et des sursauts de mon âme.

Père m’implore de sortir aujourd’hui, profiter de la clémence des vents pour, comme il dit « leur offrir la force de mon jeune âge » ! C’est une chose que Mère devait souvent lui suggérer, car il ne me semble pas que Père ait jamais été de ces personnes à croire aux esprits de la nature. Il fait plutôt part de ceux qui croient en la robustesse du corps, la précision des armes, la détermination et le courage. C’est ce qui fait de lui un Seigneur si droit sans doute. Depuis le départ de Mère, il se plonge à corps perdu dans ses fonctions, ne cesse de conquérir des terres sauvages, repousser des ennemis qu’il m’arrive de croire qu’il a voulu s’inventer, et ce jeu incessant le rend heureux, semble-t-il.

Il me faut laisser les pages de Maître Sillmàr pour l’instant, les vents et leur besoin de force juvénile m’appellent !

 

Le Chevalier Alland est d’une exquise gentillesse. Alors que je croisais sa route peu avant le chemin menant à Bourg Hevenhel, il a discrètement tendu à ma suivante une couronne de roses blanches et de lys. Lazora m’a même dit en me la remettant qu’il avait rougi, ce qui somme toute est fort inconvenant pour un Chevalier, mais qui n’a eu pour autre résultat que celui de me faire sourire. Je sais qu’il nourrit certains espoirs me concernant, mais tant que je parviendrai à retenir ses intentions, je me sentirai sereine. C’est étrange, Père et lui ne me font de présent qui ne soit blanc comme la neige. Et parfois, surtout au moment de m’endormir, lorsque mon âme se trouble, je ne me sens pas de si immaculée condition. C’est comme si tout autour de moi, le monde essayait de forcer la cloison de mon corps pour s’y blottir, et je ressens alors une faim comme jamais je n’en ai ressenti : un vide absolu qui se creuse partout en moi et que ni eau ni pitance ne sauraient combler, un contraste terrible entre la densité de l’extérieur et le vide qui m’emplit. Je sens que quelque chose est en désaccord avec l’image que Père a de moi. Peut-être essaie-t-il aussi par ses blancs présents d’apporter une maigre consolation à son désespoir de me voir couverte de cette chevelure de jais alors que lui et Mère étaient si blonds. Quant au Chevalier Alland, sa compagnie est charmante et sa bravoure immense. Et son visage, il est celui du plus noble guerrier, mais quelque chose m’empêche de rejoindre la vie qu’il me propose, confite dans cet amour que le temps refroidira en allant et venant autour de nos futurs enfants. Je ne sais pas pourquoi, mais les aspirations des jeunes filles de mon âge ne sont pas miennes. Les fabuleuses histoires de ma Mère m’appellent à les rejoindre dans mes rêves ! Peut-être mon rôle est-il d’avoir une tendre progéniture à qui transmettre la béatitude de connaître tous les secrets des plus puissants mages et des plus belles créatures peuplant les bois d’Hevenhel...

 

Dorénavant, j’emmènerai partout avec moi la beauté d’ivoire de ce papier, ainsi qu’une plume et une bouteille d’encre.

 

Il est agréable de rédiger dans une atmosphère où la nature règne en maître. En me promenant à la lisière de nos bois, j’ai cru entrevoir quelque farfadets, ou peut-être s’agissait-il de lutins ? Ce qui est curieux, c’est qu’en me voyant, ils se sont enfuis. Dans mon souvenir il ne me semblait pas que les petites créatures de Mère Nature fuyaient à l’approche des vierges et des enfants. Il se peut que ce soit cette chose étrange qui était posée à la cime d’un cyprès qui les ait fait partir. Mère me racontait souvent que les jeunes filles encore pures étaient considérées au même titre que les autres enfants de Dame Nature, les licornes, fées, nymphes et toutes autres choses nées de son souffle.

En regardant dans la direction des cyprès pour voir si la petite ombre noire y était toujours, j’ai aperçu un tissu qui brillait et que je n’avais pas remarqué tout à l’heure, alors je suis allée le chercher. Il s’agit d’une magnifique écharpe de soie couleur de lait, bordée d’un fin ouvrage en fil d’or et ornée d’un H, fait du même matériau. Exception faite d’une petite tache rouge de la taille de l’ongle d’un pouce dans le coin, elle est parfaitement propre. Je ne sais pas qui a pu l’égarer ici, mais la tentation est forte et le hasard trop grand : elle porte l’initiale de mon nom ! Je vais l’emmener avec moi. Si j’entends qu’on la réclame, alors je la rendrai.

Il est grand temps pour moi de m’en retourner au château. Père a dû convier nombre de personnes pour les festivités de mon nouvel âge et je ne peux décemment pas m’y soustraire...

 

Deuxième Jour

 

Il était très tard lorsque je suis montée à mes appartements, et j’ai retrouvé sur mes draps le foulard de soie et d’or. Il m’a même semblé que la tache rouge avait grandi. La nuit a été affreuse. Peut-être les vapeurs des breuvages me sont-elles montées à la tête, je ne sais pas, tout ce dont je me souvient, c’est de cette sensation d’oppression, plus forte qu’à l’accoutumée, et cette faim qui n’en finissait pas de grandir. Quand j’ai soulevé la toile qui m’abrite pendant la nuit de la lumière des torches et des bruits de l’extérieur, la vision du soleil m’a horrifiée. Voir cet astre qui donne tant de lumière sans rien attendre en retour me blesse. Voir sa manière totalement désintéressée de nous envoyer toute sa bénédiction me déchire. Savoir que la lumière qui m’a toujours offert la vision des plus beaux paysages ne me donne plus qu’un sentiment d’incompréhension sans limites est une trahison affreuse. Je sens, aujourd’hui, à quel point lui et moi sommes différents, sans trop connaître la nature de cette différence, mais je la ressens si fort que je n’ai pu m’empêcher de tirer à nouveau le rideau sur l’ouverture.

 

Aujourd’hui, je vais essayer de me montrer à la hauteur de mon âge et penser à me construire un avenir avec un jeune et courageux Chevalier. Mes pensées changent beaucoup de celles que j’ai pu coucher ici hier, mais toute une nuit ou presque de sermons paternels, tantôt succédés par ses menaces d’hyménée forcée, m’ont fait prendre conscience de l’urgence de le rassurer en trouvant quelqu’un à qui ‘accorder mes tendres faveurs’.

Tout d’abord, forcer le hasard à me faire croiser le Chevalier Alland.

 

 

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le hasard qui d’ordinaire nous pousse l’un l’autre sur les mêmes routes semble s’être lassé de mon entêtement à le déjouer. Peut-être ma vision me joue-t-elle des tours ? Ce qui ne m’étonnerait pas, sachant que l’impression de voir grandir cette curieuse tache sur le foulard de soie persiste. Je relis les quelques lignes déjà écrites hier et remarque que j’ai comparé la grosseur de la marque à la largeur de mon ongle. Si tel était alors véritablement le cas, oui, la tache a grossi. Je me demande quelle étrange substance a ainsi le pouvoir de s’étendre pendant plusieurs jours après avoir séché.

Le soleil est dissimulé derrière d’opaques nuages gris, j’en suis soulagée.

 

 

Je reprends la plume pour relater un fait troublant. Je me suis assoupie un instant tout contre l’écorce d’un arbre, le visage sur le foulard, et voilà que j’ai rêvé que je voulais le dévorer…

 

Une chose étrange vient d’arriver. Alors que je trempais ma plume dans la  bouteille d’encre, une créature descendue du sommet de l’arbre est venue tourner autour de moi. Je crois qu’il s’agit d’une pipistrelle, elle était semblable à ce que mon père m’a jadis décrit en revenant d’une de ses guerres fictives. Mère également m’en avait parlé, me disant que cet animal démoniaque ne fréquentait jamais que les forces occultes qui nous régissent lors de nos plus difficiles moments. Il m’a semblé qu’elle me regardait, mais je ne saurais trop l’affirmer.

Je me sens éreintée. Il est temps d’éprouver la tendresse des hautes herbes et de me laisser guider par le doux murmure de Mère Nature vers les abyssales profondeurs du sommeil.

 

Cette fois-ci, je suis sûre que je n’ai pas rêvé ! A moins que je ne sois plus en mesure de séparer rêve et réalité, à force de ne cesser d’osciller entre sommeil et éveil. La chauve-souris m’a parlé et d’une étrange façon, je l’ai comprise... J’étais sur le point de m’endormir quand je l’ai vue tourner autour de moi et me donner d’étranges injonctions… Touche le sang… respire le sang… goûte le sang… Respire… touche… respire… bois… Tous ces mots qui maintenant me hantent, jetés sur moi par cet improbable regard ailé. Quel sang ? Pourquoi veut-elle que je le boive et le touche ? Pourquoi le respirer ? Que me veut-elle ? Derrière ces yeux minuscules brille la plus intense lumière, lumière que le pelage noir de l’animal laisse échapper, comme l’orifice de la plus petite serrure dans une porte massive laisse filtrer l’éclat du festin qui a lieu de l’autre côté. Mais pourquoi goûter le sang ? Je vais rentrer au château et peut-être respirer quelques onguents. Le trouble m’envahit.

 

Rien n’y fait, je suis en proie à d’affreux maux de tête et alors que je revêtais l’habit ivoire que Père m’a fait faire il y a quelque douzaine de lunes de ça par un tailleur du Bourg, je me suis sentie comme déchirée de l’intérieur, de la tête aux genoux, et l’espace d’un instant, j’ai senti une faiblesse immense dans tous mes membres, une faiblesse qui ma jetée au sol. Je pense qu’il me faut un peu de repos, et avant d’essayer de clore les paupières, je vais aller manger un peu et boire un peu de vin, que la tête me tourne et que je n’aie plus ces horribles pensées toutes reliées à ce sang et à cette immonde bête au corps noir.

 

Je n’ai rien pu avaler, et le vin n’avait pas plus de saveur qu’il n’a d’effet. Je vais dormir.

 

Troisième Jour

 

Mère, pourquoi m’apparaissez vous en rêve ? Pourquoi m’avoir abandonnée...

 

Le foulard est maudit, la tache le recouvre presque entièrement aujourd’hui, et il a l’odeur aigre du sang. Une odeur si particulière, si chaude. Comment se fait-il, s’il s’agit bien de sang, que celui-ci soit resté si rouge ? Comment a-t-il pu ne pas vieillir ? Je vais le ramener à l’endroit où je l’ai trouvé et espérer que l’esprit malin qui l’a mis sur ma route viendra le reprendre et l’emmènera le plus loin possible de ma vue. Je sens cette odeur m’envahir.

 

Me voilà de retour, haletante, le foulard gît quelque part sur un rocher à l’entrée des bois, et la chauve-souris a essayé de m’attaquer, elle cherchait à arracher mes cheveux. J’ai couru jusqu’ici sans reprendre mon souffle, sans me retourner sur la créature qui me suivait.

 

A ce que je peux en juger maintenant, ce que je prenais plus tôt pour de l’effroi ressemble beaucoup plus à de l’excitation. Cette nuit, Mère me disait de suivre sa route et de ne pas me laisser tenter par les forces sombres qui essaient de pervertir chacun des nôtres. Je ne sais pas ce qu’elle entendait par ce terme, mais il semblerait que nous ne soyons pas comme tout le monde. Quoi qu’il en soit, quelque chose commence à prendre possession de moi et je ne saurais y résister, parce que ma volonté est trop faible pour cela. Il semblerait même que ma volonté me pousse à me soumettre à l’appel de mes entrailles. Cette faim que je ne comprends pas, ce désir grandissant de comprendre tout et tout le monde, de tout maîtriser, de tout surplomber... Suis-je possédée par un démon ?

 

Je suis allée questionner Père sur Mère, et c’est en me tendant un collier de cristal façonné par l’orfèvre du château, qu’il a voulu éluder le sujet. Mais j’ai insisté. Il a fini par me souffler dans une confusion très inhabituelle que Mère avait un « éclat spécial, quelque peu magique qui lui venait de sa vie d’avant» mais qui s’était « comme évanoui au fil des ans ». C’est là que j’ai appris que contrairement à ce qu’ils avaient toujours prétendu, ils ne s’étaient pas rencontrés au seizième anniversaire de Père, mais bien plus tard, dans leur vingt-troisième année. Père a détourné une fois de plus la conversation. Mais j’en saurai plus, même si pour cela je dois questionner tous les mages du royaume et me mettre à pratiquer les arts sombres auxquels je ne connais encore absolument rien.

 

Seigneur Sillmàr reste introuvable. Je ne serais pas étonnée que son absence ait été préméditée. Je sens à nouveau la faiblesse m’envahir... Lazora m’aidera à prendre un bain. J’ai besoin de repos... Et puis j’ai faim, je suis affamée. Et rien ici ne peut me satisfaire. Les volailles me donnent la nausée, le vin me repousse. Et quelque part dans la nuque, là où naissent les cheveux, je ressens un malaise que je ne nomme pas. Dans ma tête, sous la peau de mon visage, partout où les sens se mobilisent, me revient le souvenir de ce foulard d’ivoire, maculé de ce sang ensorcelé qui ne vieillit pas. Ce sang toujours frais à l’odeur lourde comme le fer. Devant le manque, j’ai pris une décision : il me faut retrouver ce foulard, au moins pour le garder près de mes lèvres quelques maigres instants, j’en ai besoin. J’ai besoin, tout autant, de comprendre qui était Mère. Mais pas maintenant, il faut que je reprenne des forces, mes jambes ne me soutiennent plus.

 

Quatrième Jour

 

Mère m’est apparue. Mon dieu. Je ne pouvais imaginer... Ma Mère. Dame Hiczah ? Par tous les dieux et esprits de ce monde... La pipistrelle… Et le sang qui coule dans mes veines, ce sang vicié... Si délicieusement perverti... Comment se fait-il que Père... Dame Hiczah d’Heleborres...

Je comprends maintenant. Je comprends la soif, le sang et le désir de possession...

Père a essayé de me garder dans le monde de la pureté, mais je ne suis pas pure, je le pressentais. Mon cœur me disait que je n’étais pas cette fleur immaculée que lui et le chevalier Alland voyaient. Père le savait-il ? Tout me semble tellement plus clair maintenant, d’une évidence hors du temps et de toutes ses promesses de changement. Il me faut retourner au bois d’Hevenhel et trouver Dame Hiczah, seule elle saura me dire comment rejoindre ces terres qui m’ont vue naître alors même que mon enveloppe charnelle ne s’y trouvait pas.

 

Ce qui dormait dans mon corps, comme en gestation, pendant toutes ces années est ce autour de quoi je me suis construite et jamais, jamais Mère, je ne pourrai m’en détacher. Vous savez Mère, combien la force de ce que vos tâtonnements –oserais-je dire égarements ? ont mis en vous, puis en moi est immense. Vous savez que rien ni personne ne pourrait me ramener à une vie de morosité et d’ennui, puisque vous-même n’avez pas su vous en contenter. Vous aimiez Père. Un peu. Assez pour me concevoir. Mais vous étiez une créature d’un sang différent, une fille de Dame Nature elle-même, un esprit libre qu’un humain a enchaîné dans des liens d’argent et de soie. J’ignore si même la mort que vous avez provoquée aura suffi à libérer votre âme. Je n’attendrai pour ma part pas d’avoir envie de disparaître pour être libre. Je ne suis pas comme vous, Mère. Je ne serai jamais vous. Je veux vivre : je choisis de vivre.

Mon esprit possède la clef maintenant.

 

 

(la suite, ici)


Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 14:26

 

 

Voilà comment s’est achevée la rédaction de ce journal. Ces pages sont légères en encre, mais lourdes de sens. C’était le premier que j’aie jamais tenu. D’autres ont suivi bien sûr. On n’arpente pas pendant des centaines et des centaines d’années les Deux Mondes sans sentir le besoin de suppléer à une mémoire que l’on découvre défaillante à mesure que l’âge avance. Cela dit, de tous les journaux intimes que j’aie jamais eu, celui là est celui ayant retranscrit les plus tumultueuses heures de ma vie. Il n’y paraît pas de premier abord, car cette histoire de chauve-souris, de foulard et de fées, agrémentée de troubles familiaux comme on en rencontre partout et d’une apparente crise tardive d’adolescence semble quelque peu décousue et anodine et pour cause : on ne s’improvise pas rédactrice de journal intime du jour au lendemain. Pour vous permettre de comprendre un peu mieux l’histoire qui a été celle de ma mère et qui est, par la force des choses et du sang, devenue mienne, je vous dois l’intégralité des évènements, dans un semblant de cohérence. Il vous faut comprendre en quelles circonstances j’ai été rappelée au monde Anthréïde...

 

Ma mère était une jeune fille d’une beauté qui ne pouvait souffrir aucune divergence de goût ou de jugement. Elle rayonnait de simplicité, était aussi fraîche qu’une brise matinale dans les massifs inondés de rosée. Son père était seigneur du royaume de Witthazel, un royaume voisin de celui d’Hevenhel avec lequel, si mes connaissances historiques de l’époque sont justes, nous n’avions eu de conflit plus grave que celui qui avait pour sujet un troupeau de moutons errants dont les deux parts voulaient obtenir la propriété, à cause de la belle texture de leur laine. C’est vous dire si nos deux royaumes étaient en paix !

Quand ma mère eut atteint son seizième anniversaire, le Seigneur de Witthazel se rendit compte que sa fille avait quelques caractéristiques quelque peu hors normes. En effet, dès qu’elle se sentait de méchante humeur, tous les animaux du château devenaient incontrôlables, et au contraire, lorsqu’elle était enjouée, chevaux et bœufs devenaient aussi doux et malléables que les plus jeunes agneaux. Un soir ou Jade, ma Mère, était très mal en point dans son lit, une terrible et fulgurante épidémie semblait avoir affaibli tous les animaux de cette part du royaume, et pas seulement les animaux domestiques. On ne nota aucune agression provenant de loups ou d’ours pendant vingt longs jours, temps qu’il fallut aux sorciers du royaume pour rétablir ma mère de sa maladie.

Quand le roi réalisa que sa fille détenait cet étrange pouvoir, le Seigneur de Witthazel fut pris d’une peur incontrôlable qui se métamorphosa en réelle furie. Dans un accès de folie, il chassa Jade du royaume en lui disant qu’il saurait précisément où la trouver si elle tentait de s’y cacher. Jade savait qu’il lui serait en effet aisé de la retrouver : il n’avait qu’à interroger ses gens pour savoir où les animaux se comportaient d’étrange façon. Ma mère se réfugia donc dans les bois de Witthazel qui jouxtent ceux d’Hevenhel. Elle passa de nombreuses semaines seules, ayant pour compagnie les fées de la forêt et quelques autres créatures enchantées. C’est alors qu’elle fit la rencontre de Hiczah d’Heleborres, une jeune fille de son âge qui avait, à ce qu’elle disait, été bannie elle aussi du royaume où vivaient ses parents à cause d’un pouvoir étrange. Hiczah était aussi brune que Jade était blonde, et Jade aussi habitée de fragrances légères et naturelles que Hiczah semblait regorger d’encens chargés en mystère. Jade et Hiczah ne cherchèrent pas tout de suite à tout connaître l’une de l’autre, car c’était comme si elles avaient été sœurs. Elles se comprenaient sans avoir besoin de parler et se savaient prêtes à donner leur vie pour sauver celle de l’autre. Un jour qu’elles discutaient ensemble de leurs vies passées, elles s’avouèrent mutuellement leurs curieuses facultés. C’est ainsi que Mère apprit que sa compagne avait le pouvoir de se métamorphoser en chauve-souris et de visiter les âmes des gens. Hiczah quant à elle n’eût pas besoin de l’aveu de ma mère pour comprendre quel était son pouvoir. En effet, ses humeurs qui autrefois ne teintaient que celle des animaux avaient commencé à toucher la nature elle-même, les arbres et les fleurs semblaient ressentir ce que ma mère ressentait. Au fil des mois, puis des années, Jade et Hiczah se rapprochèrent encore et encore, jusqu’à partager leurs pouvoirs. Leur force commune, ainsi révélée, commença à grandir et elles acquirent de nouvelles marques de magie, certaines communes, d’autres personnelles, qu’elles découvraient parfois à leurs dépens. Une passion réelle les unissait alors, mais une passion que chacune percevait et vivait différemment. Ma mère en extrayait une fraîcheur qui ne la rendait que plus lumineuse et au contraire, Hiczah n’en devenait que plus mystérieuse, plus sombre et sauvage. Si sombre qu’elle finit par inquiéter Jade qui ne se sentait plus assez de force pour supporter tant de gravité. Ma mère commençait aussi à trouver la solitude qu’elle partageait avec Hiczah de plus en plus pesante. Elle rêvait de voir la beauté du monde, alors que sa Sœur ne voulait rien d’autre qu’une éternelle contemplation de cet amour qu’elle savait et voulait parfait.

Mais ma mère était d’une nature curieuse et ne rêvait plus que de sortir des bois avant que ceux-ci ne se referment éternellement sur elle. Juste pour aller voir de quoi les terres avaient l’air, dehors. C’est pourquoi, un jour qu’un jeune seigneur de belle allure fit son apparition dans la forêt en quête d’une biche et qu’il lui tendit la main, la prenant pour une jeune femme en détresse, elle la saisit et le suivit jusqu’à son royaume, puis jusqu’à son lit, laissant derrière elle près de sept années d’un amour aussi beau qu’étrange, ainsi qu’une jeune Hiczah de vingt-quatre ans dans un insoutenable désespoir. Alors qu’elle sortait du bois en direction des terres d’Hevenhel au bras du jeune Seigneur, une chauve-souris au pelage sombre comme la mort récitait un complainte dans une langue qu’elles seules pouvaient comprendre.

 

‘Ma Dame, c’est ici que tu m’as abandonnée, mais il y a en toi et moi une part de ce que nous avons été, ensemble. Ensemble nous avons traversé ces années et ensemble nous resterons éternellement. Mon amour a déposé dans ton sang assez de moi pour que l’enfant unique que tu auras avec ce prince soit nôtre. Ce sera une fille. Ma haine pour ce chevalier au visage ceint d’or qui t’a arrachée à moi en a décidé ainsi. Elle ira à notre place rejoindre les terres qui sont nôtres, ces terres que nous n’avons pas eu le temps d’arpenter ensemble, les terres Rouges dont la porte, au fond de la forêt n’aurait pu être ouverte que par nos deux mains unies et dont elle seule, dès maintenant, détiendra la clef. Souviens-toi de ce foulard de soie que tu portais au cou lors de notre première rencontre. Tu pensais l’avoir perdu, mais je l’ai conservé contre mon sein toutes ces années. J’y ai brodé avec quelques uns de tes cheveux l’initiale de mon prénom. En cousant, je me suis piqué le doigt et la goutte de sang qui est tombée sur la soie restera fraîche et pure, jusqu’au jour où j’aurai décidé que notre fille sera en âge de traverser la Porte Rouge.

Aujourd’hui, tu vas perdre tous tes pouvoirs et je perdrai tous les miens quand tu auras franchi la lisière des bois. Plus  rien ne pourra rompre les sorts déjà lancés. Et, j’en suis si navrée, tu ne pourras faire marche arrière, même quand tu le voudras à en mourir.

Ta vie nouvelle est devant toi et je reste derrière. Tu as fait ton choix. Sois heureuse.’

 

 

Peu de temps après, ma Mère tomba enceinte. Ainsi que Dame Hiczah d’Heleborres l’avait auguré, il s’agissait d’une fille, une fille qu’elle baptisa Joanne. La naissance de cet enfant, au lieu de lui apporter la joie attendue, ne fit que plonger ma mère dans une terrible mélancolie. Je ne le savais pas alors, mais la couleur de mes cheveux était certainement la pire des tortures qu’elle ait jamais eu à endurer. Malgré cela, elle me donna tout l’amour qu’elle pût, me contant toutes les plus fabuleuses histoires qu’elle connaissait pour les avoir vécues, prenant soin de ne cependant jamais mentionner l’existence de cette autre mère qui avait scellé nos deux destins. Elle cherchait à me protéger d’un destin qu’elle croyait sombre. En vain, car lorsque j’eus neuf ans, Mère se donna la mort, nous laissant Père et moi dans le plus terrible désespoir. Dans ma mémoire, elle était morte d’une maladie alors incurable.

C’est à dix-neuf ans que je compris qu’elle était effectivement morte d’une maladie dont on ne peut pas guérir. Une maladie mêlant peur, remords et amour. Peur d’avoir donné à sa fille la garantie d’un destin terrible et de devoir, impuissante, y assister. Remords d’avoir quitté ce qui était alors tout pour elle : sa Sœur d’âme, son véritable amour, l’amour qu’elle ne pourrait jamais plus revoir, si ce n’est en devinant une petite silhouette d’encre au sommet d’un cyprès.

 

Ma mère a essayé de me détourner de ce destin qui était gravé dans ma chair, mais en me transmettant une part de ses pouvoirs, Hiczah m’en a également donné la clef. Quand j’ai appris toute l’histoire de ma mère à travers ce rêve, en ce fameux Quatrième Jour, j’ai compris que quelque chose m’appelait, ou plutôt ai-je enfin été en mesure de l’entendre. Je suis retournée dans le bois et ai retrouvé Hiczah, gisante, enveloppée du tissus d’ivoire redevenu immaculé. Seul le grand H que je croyais d’or et qui était fait des cheveux de ma mère demeurait. J’offris à ma deuxième mère une sépulture décente et entrepris de traverser la Porte Rouge dont Dame Jade de Witthazel m’avait révélé l’existence. Je ne connaissais pas son emplacement exact, mais présumai que quelque chose au fond de moi le saurait, et je décidai de suivre mon instinct.

Je fus surprise de constater qu’il ne s’agissait pas à proprement parler d’une porte, mais plutôt d’un palier, d’apparence anodine, planté là invisible et impalpable entre deux arbres, un passage hors du temps et du monde tel que je le concevais alors. C’est ainsi que j’entrai, sans le savoir, dans les Royaumes Rouges, longeant les Terres Anthréïdes. Pendant quelques centaines d’années, je fus connue dans ce monde comme Dame Joheliàd, démon vampire, se nourrissant de sang jusqu’à découvrir par moi-même la véritable réalité du vampire. Jusqu’à devenir esprit vampire. Je pourrais vous parler des Royaumes Anthréïdes, mais la vie là-bas est aussi dense qu’un mythe à elle seule et ne saurait souffrir d’une quelconque élision, je préfère donc ne pas m’aventurer sur le terrain de frustrantes mises-en-bouche. Cela dit, il me faut au moins vous éclairer davantage sur ce qu’est un vampire, tel que je le conçois maintenant, pour en être un depuis un temps on ne peut plus honorable.

Dans votre imagination, il y a certainement l’image du Dracula de Brahm Stoker, où une des multiples autres facettes que les vampires ont pu prendre dans les contes et films qui foisonnent de nos jours. Certains d’entre nous, les démons vampires, correspondent à l’idée que vous vous en faites. J’ai été démon vampire pendant quelques centaines d’années. Je connais la soif de sang, je connais le désir charnel de plonger deux crocs avides dans une gorge pâle. Je connais les brumes de Londres, les éternelles folies de Paris, les terres battues des sentiers africains, les cloîtres carmins de la Cité Impériale, pour y avoir, toujours en bonne compagnie, aspiré quelques vies. Mais avoir l’éternité devant soi pour réfléchir fait atteindre à l’âme un degré de conscience inimaginable pour qui n’est pas immortel. Cela requiert également à passer un cap de restriction inconcevable aux yeux de la plupart des immortels.

Lasse de tuer pour mon bon plaisir ou par simple appétit, j’ai essayé de trouver une compensation à la frustration qui commençait à m’envahir. Les plaisirs de la chair, les plaisirs de la chère, les spiritueux, les drogues douces, puis dures... Rien n’y faisait. S’il est bien une chose que vous croyez vraie et qui ne l’est pas le moins du monde au sujet des démons vampires, c’est leur immense culture ! Un démon vampire est un abruti total, un drogué, qui n’a pas la moindre idée qu’autre chose que le sang puisse exister. Il ne voit que ça, ne rêve que de ça, ne vit que par ça. Le gentleman suceur de sang de vos fantasmes n’existe pas a priori.

Je commençais à me résigner à l’idée de devoir reprendre ma vie d’avant quand je décidai d’essayer ce qui semblait captiver alors nombre d’humains : l’art. Dame Joanne d’Hevenhel en connaissait un peu, mais elle avait fini par oublier que les sentiments liés à une immersion dans les choses de l’esprit peuvent eux aussi apaiser les viscères. J’avais besoin, en tant que Joheliàd, de le redécouvrir.

Je pris un livre, me rendis dans un Opéra, me trouvais (chose jusqu’alors impensable) des amis humains parmi les peintres et les danseurs et compris en côtoyant ces formes pures de génie d’où venait toute mon espèce : le besoin d’absorption.

Etre un vampire, c’est désirer, envier, ressentir la jalousie. C’est admirer, mais ne pas passivement s’en contenter. Nous sommes un vice, mais par notre essence, peut-être le plus beau qui soit. Je ne fais pas ici l’apologie de nos crimes perpétués pendant des millénaires, je ne poignarde pas une seconde fois les enfants, femmes et hommes, fées et nymphes que nos crocs ont plongés dans les ténèbres et dans la damnation. Je voudrais seulement vous faire comprendre que notre maladie (puisqu’il s’agit bien de cela) vient en ligne droite d’une autre maladie beaucoup moins redoutée, que seuls les sages craignent : l’amour. L’amour passionnel, le désir absolu. Quelques uns de nos ancêtres ont cru qu’en aspirant la vie hors des plus tendres personnes, nous gagnerions leur tendresse, et tout notre peuple a suivi. Aspirer le sang des hommes forts pour devenir forts, aspirer la beauté pour s’en recouvrir, aspirer le génie pour se l’approprier, aspirer l’amour pour savoir aimer, la bonté pour être aimés... Tous les crimes commis par mes pairs n’ont jamais eu pour victimes que des êtres doués de talents, innés ou acquis. On ne verra jamais plus le corps d’une personne incarnant la méchanceté et la petitesse, gisant affublé d’un double orifice dans la gorge, sauf dans les cas extrêmes où certains démons vampires se sont retrouvés à ce point pervertis par l’odeur du sang qu’ils en ont oublié toute distinction pour ne plus laisser place qu’à leurs immondes viscères.

C’est en lisant à nouveau, en me laissant porter par les mélodies les plus belles que j’ai fini par oublier la nécessité des repas quotidiens constitués de sang frais. Une toile vaut son pesant –et bien plus encore ! d’hémoglobine, tout comme les voix semblant revenir de nos mondes et pourtant nées chez vous. Se noyer dans la contemplation de leur art et dans cette particulière expression de leur beauté vaut la vie de tous les corps, toutes les âmes les plus enviables.

 

Voilà pourquoi les soirées gothiques de l’époque moderne peuvent être si ennuyeuses. Tant de platitude, tant de mauvais désirs en émergent, celui de rejoindre une mode qui se mue en un prétendu esprit, se révélant toujours grégaire, qui ne mérite même pas l’appellation d’esprit. Mais parfois, je vois, au coin d’une cave aménagée en dancefloor pour l’occasion de quelque soirée à thème, une âme vivante, aux cils de laquelle semble perler toute l’intelligence du monde. Une âme qu’au lieu de vider de son sang, je cherche à connaître, à aimer et à pousser au bout de ses facultés de création, pour qu’elle m’apporte la nourriture nécessaire, l’élixir de génie indispensable à ma survie ainsi qu’à la sienne, car comment n’être qu’à moitié ?

Parfois aussi, je vois une autre sorte d’âme. Une âme qui a peur du soleil parce qu’elle ne comprend pas comment on peut passer une éternité à donner sans jamais rien recevoir en retour, une âme qui apprécie la lune pour sa capacité à réfléchir la lumière qu’elle attire, qui bénit le noir pour absorber toute la lumière qu’il reçoit et ainsi lui ressembler dans sa condition de chose définie par un inextinguible désir. Oui, parfois, il m’arrive de voir des semblables qui n’ont pas encore été réveillés, qui cherchent leur voie vers nos royaumes, et alors je deviens leur Hiczah, je réveille leur connaissance de cet autre monde, je les rends à leur nature profonde.

Voilà ce que je suis devenue. Charon en une beaucoup plus heureuse manière, une diapositive de passeuse d’âmes mythologique, emportant ses voyageurs vers les rives d’une vie nouvelle.

Savoir qui l’on est demande temps et foi, exige de ne pas céder à un entourage qui veut nous coller l’étiquette de la folie. C’est un travail laborieux, un effort quotidien.

C’est le défi d’une vie, éternelle ou non, que celui de se souvenir de ce qu’on n’a jamais encore été...


Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés