Jeudi 10 septembre 2009

         

          Dès lors que l’on peut tomber dans ses pensées comme on tombe dans un délire cotonneux, c'est-à-dire sans aucune prudence ni retenue et avec la sensation d’expérimenter quelque chose de bon, d’inquiétant et de mystique tout à la fois, c’est le signal envoyé par notre subconscient qu’il est grand temps de se laisser aller à l’abandon et de ne pas, surtout pas, lutter. La lutte contre le puissant appel du déraisonnable est vaine, plus que n’importe quelle autre cause vaine. Elle est même la figure emblématique des causes perdues d’avance, tout au plus un délai inutile que la raison s’octroie pour se donner l’illusion de la sécurité et de la maîtrise de soi. On ressort systématiquement perdant, à court ou long terme, d’un combat contre ce que la chose que l’on appelle  Soi a de meilleur à donner, c'est-à-dire le naturel, la spontanéité et par là, la folie.

        

          Il est question ici de désir et l’évoquer de cette façon semble être juste, bien davantage que dans tout autre contexte où il serait faussement sublimé ou sottement sous-estimé. Il est facile d’en faire un émissaire de l’érotisme, ou le porte-étendard de l’attraction, ou encore le coupable tout désigné de leurs débordements. Facile mais réducteur et peut-être même, selon les subjectivités, franchement faux. Le désir est avant tout une pensée complexe qui trône au sommet de la réunion de paramètres divers : une sensation, un souvenir, une envie, la perception sensorielle d’une multitude de facteurs plus ou moins assortis et surtout, curieusement, la prédominance superbe d’une réflexion à plusieurs embranchements, voire l’intellectualisation d’un sujet particulier, le sujet qui est l’objet de ce même désir. La prétendue bestialité qui ferait selon certains partie intégrante du désir est chargée d’une connotation horriblement péjorative qui en fait la manifestation des plus bas instincts. Déjà, il y a dans cette interprétation quelque chose de terriblement laid : l’instinct n’est pas la bassesse. La bassesse est une invention d’esprits perfides, alors que l’instinct est la plus pure expression de la pensée humaine. Le désir n’est pourtant pas bestial. On ne désire pas ce qui ne nous interroge pas et l’interrogation, la stimulation intellectuelle, sont aux antipodes de la brutalité. On ne désire pas non plus ce qui ne pousse pas notre esprit à s’incarner dans un paysage nouveau. L’imagination, la faculté de matérialiser autour de soi par une imagerie dense la substance de quelque chose d’aussi abstrait et impalpable que la pensée font du désir le plus intime des arts. Un art subjectif qui n’est certes soumis à aucune codification, qui ne peut être examiné sous aucun angle, mais qui doit son caractère immensément précieux à cette intimité en question, qui l’engendre et le magnifie.

          Le désir est un hypnotiseur bienveillant et sauvage qui saisit l’individu par le bras avec plus ou moins de douceur et le force à s’allonger sur un sofa surdoué et polymorphe, capable de prendre instantanément la forme qu’il faut pour le meilleur et le meilleur seulement.

          L’image d’un délire cotonneux n’est peut-être pas commune à tout le monde et peut-être trop peu claire pour ceux qui ne l’ont jamais expérimentée, mais c’est pourtant celle-ci qui s’impose à la catégorie de personnes dont je fais partie. Quoi que l’on fasse, où que l’on soit, que le moment soit opportun ou non, quand l’hypnotiseur nous attrape, tout un univers se déplie et s’agence en un cocon frêle autant qu’indestructible. L’individu qui en est la victime (heureuse ?) s’y retrouve épinglé comme un papillon naturalisé qui sentirait encore, qui sentirait mieux même dans sa prostration. Les ailes caressées par des projections toutes mentales, mais toutes paradoxalement plus sensorielles les unes que les autres, leur impact encore exacerbé par l’environnement ouaté. Sur le sofa nuageux, puisqu’il n’est plus rien du monde extérieur qui puisse nous toucher dans notre cotonneux délire, c’est à l’intérieur que le drame se déroule et par chaque terminaison nerveuse jaillit un fragment du trouble ressenti, anticipé ou revécu. Dans cette reconstruction du réel, il n’y a pourtant pas de place pour le fantasme, le fantasme n’y existe pas, ne peut pas y exister, car il est fait d’espoir et de chimère. Le désir est fait de vérités, tangibles ou immatérielles, projetées ou récupérées du passé, de l’avenir, plus rarement du présent, il est la pensée parfaite, la pensée confortable, la pensée ergonomique, il est le moment où la pensée est idéalement au diapason avec l’être qu’elle habite.  La raison pousse à lutter contre ce confort soudain qui peut perdre l’Humain en lui-même, mais ce dernier est généralement le plus fort, sa folie douce s’accorde parfois le droit à la chute délicieuse...

          C’est en cela que le désir est mystique, inquiétant et bon et c’est en vertu de ces trois qualificatifs que l’on doit s’y laisser tomber car ils sont tout ce dont l’être a besoin pour non pas survivre (pour cela nous avons l’eau, la nourriture et le sommeil) mais véritablement vivre : le divin, la peur, la béatitude.

L.Y.


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Mardi 8 septembre 2009





je reçois 'écris.' et réponds à l'injonction.

                          On ne m'a présenté aucun chèque, on ne m'a demandé de défendre aucune cause, on ne m'a pas donné d'instruction autre que celle, tacite, qui m'invite à écrire, juste comme je le fais d'habitude. Injonction plurielle ou m'ayant pour seule cible, qu'importe au final: c'est l'injonction en elle-même qui compte, c'est, par lien de cause à effet, ce qu'elle engendre et les mécanismes qu'elle active pour l'engendrer qui comptent plus encore. 'écris.': pourquoi pas après tout.

                          Des siècles gonflés comme un vieux bois par l'humidité sont passés et chacun d'entre eux a porté dans ses parenthèses temporelles des artisans appliqués qui ont concentré leurs efforts autour d'injonctions telles que celle-ci. Ces artisans, parmi eux des artistes, ont souvent cherché des muses généreuses et n'ont rien trouvé, que des pages vierges, des jambes molles, des toiles nues et des cathédrales sans résonnance. Ils ont cherché un but, une raison, un prétexte, une cause et sont restés stériles pour n'avoir pas suivi, comme leur art ou leur artisanat l'exigeait, l'impulsion du coeur. 

                          Un jour, on leur aura dit: 'écris.', 'peins.', 'compose.', 'danse.' et ils auront pris leur plume ou leur pinceau, se seront déchaussés avec l'âme sereine de ceux qui font ce que tout leur corps, ce que toute leur âme les pousse à faire, et rien d'autre.

Ils auront écrit des phrases dont les majuscules mangeaient les points, serpents de sens se mordant obstinément la queue, ils auront écrit des phrases qui se réfléchissaient en elles-mêmes, bien chanceux si elles se réfléchissaient en plus en eux.
Ils auront appliqué des couleurs qui n'avaient d'autre sens, qui n'avaient d'autre légitimité que leur simple présence.
Ils auront dansé pour danser, ni pour s'élever, ni par désir d'introspection, juste pour danser.
Ils auront composé en sourds des mélodies qui s'entendaient et se répondaient, gonflaient et retombaient dans les vibrations de leur propre écho.

                          En recevant 'écris.', peins.', 'compose.' ou 'danse.', ils auront eu l'impulsion nécessaire pour se mobiliser à être eux-mêmes et à faire ce qu'ils étaient nés pour faire, pour la beauté du geste, pas pour séduire, convaincre, représenter, dénoncer, juste pour être et s'être fidèles.

 


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Dimanche 30 août 2009


Un seau pour tout collier.
Lourd comme le mercure
Il se creuse une place en pesant tant qu'il peut
Sur le puits de ces os.
Mais la source est tarie:
La corde ira profond, le seau cherchera loin.
Les laves abyssales,
Les dieux fossilisés,
Le berceau de la Terre éventré. Dans le sein
Le limon est stérile
La crevasse est sans fond.
N'y cherchez rien de bon, les richesses d'alors
Ont pris d'autres chemins,
Ont déserté le corps,
Machinerie pensante et jamais ressentante.
Un peu de pur par-ci
Un peu de doux par-là
Le pur s'est fait eau claire et le doux, mélodie
Ce corps est flûte en fer,
Canal d'irrigation.
Le seau peut bien creuser au bout de son collier
Plus d'eau, ni air, ni rien!
Plus de coeur au final!
Le coeur n'est qu'unité: celui-ci est fractal,
Alors l'exthoracier
C'est s'en remettre au Temps
Qui seul panse la plaie qui déchire l'amant.


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Dimanche 5 juillet 2009

Pendant longtemps, j'ai cru que le droit à des perspectives d'avenir n'appartenait qu'aux diplômés, parce que moi-même j'envisageais de longues études et étais alors suffisamment orgueilleuse pour que l'idée de partager le droit d'accès à certains postes avec des personnes qui n'auraient pas suivi au moins aussi consciencieusement que moi les voies royales de l'éducation nationale me rende furieuse.
C'était là le fruit de l'éducation reçue de mes parents, de l'application que les médias mettaient à véhiculer cette idée et de toutes sortes de pressions absurdement nées dans mon esprit carré de première de la classe.
Sans surprises, le dégoût qui finit par naître en moi du système universitaire m'ébranla beaucoup. En fait de dégoût, il s'agissait plutôt de déception, ajoutée à la perception sensible sur ma personne d'un manque d'adéquation entre les enseignements proposés (moins d'ailleurs leur contenu que leur manière d'être présentés) et ma conception globale de la Connaissance, et plus généralement du Monde et de la Vie elle-même.
Sans être tout à fait ouvertement rebelle, j'avais néanmoins atteint un seuil de légère asociabilité totalement irréversible, seuil au-delà duquel je me trouve toujours aujourd'hui

Lorsque l'on n'a jamais juré que par les études et le désir d'engranger un maximum de connaissances pour pouvoir un jour finir avec joie entre les rayonnages de la bibliothèque d'un centre d'études et de recherches, la soudaine conscience de ce 'dégoût' est vécue comme une véritable catastrophe, une véritable désorientation.

La façon dont je me suis affranchie à la fois de la culpabilité de quitter cet univers qui était jusqu'alors tout pour moi et des préjugés élitistes qui l'avaient faite naître ne m'est pas encore assez claire pour en faire l'analyse précise, mais je sais toutefois qu'elle est passée par l'observation avide des personnes qui me prouvaient par leur parcours et leur détermination que la réussite n'avait pas un mode d'emploi figé. Mais aussi par le rejet compulsif des autres personnes qui me montraient l'inverse, sans les mépriser bien sûr, mais en les évitant autant que possible. Le discours de certains amis me maintenant que les diplômes ne rimaient à rien me consolaient et me consolent toujours, même si je suis tout à fait lucide sur la véracité et la consistance de ces assertions.

Paradoxalement, cette émancipation du beau joug de l'E. N. est autant teintée de détermination et de foi que de l'omniprésence d'une confiance diminuée en mes propres capacités. Aurais-je les capacités intellectuelles nécessaires à la survie dans un cursus universitaire? Voilà la question qui me revient sans cesse en tête sans que je ressente pour autant le moindre désir de savoir ce qu'il en est. Absence de désir, orgueil, ou peur?

Aujourd'hui, alors que je tente de me frayer un chemin dans le monde sans ces diplômes qui, il y a peu, me semblaient plus précieux que des trésors antiques, je suis tiraillée entre le constat quotidien de leur effective utilité (la mention 'bac+2 minimum requis' au bas des formulaires d'emploi) et le véritable acte de foi que je fais de persister à croire que le monde de l'emploi est comparable à ces cahiers de travaux pratiques que nous avions au collège: une page quadrillée pour les démonstrations, les explications et les formules et une autre en vis à vis pour les croquis et les essais. Une voie d'offre et de demande bien rangée, bien nette, bien administrée et une autre, faite de tourbières et de papillons, pour les asociaux légers, c'est à dire les artistes, les aventuriers, les aventureux.
Marginalisation délibérée? Non. La page blanche des cahiers de travaux pratiques n'est pas leur marge: ils en ont déjà une, du côté quadrillé, destinée aux astérisques, aux compléments, aux contenus sommaires, aux inaboutis. La page blanche n'est pas faite pour les compléments et les inaboutis, elle est faite pour les autres perspectives.

Je voudrais participer à ces autres perspectives, participer à leur création, à leur épanouissement.
Je voudrais prouver qu'un autre chemin est toujours possible.


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Mardi 9 juin 2009

Au moment où nous la retrouvons, Yoshie est déjà adulte. Ce voyage à grande vitesse dans sa vie, cette ellipse entre ses huit ans et ses X ans me sera pardonnée car je ne vous avais pas promis de suivi temporel logique de son évolution. Quand vous connaîtrez un peu mieux Yoshie, vous saurez que ces indications temporelles ne sont de toute façon pas significatives car Yoshie est aujourd’hui la petite fille qu’elle était jadis et la femme mûre qu’elle sera un jour, tout à la fois. Yoshie est un modèle de constance en matière de comportement et dans toute sa brève vie, malgré les changements profonds qui marquent chaque personne et qui en paralysent ou accélèrent le cœur, elle ne cessera jamais de divaguer plus vite que l’éclair vers tous les terrains connus ou inconnus par l’âme humaine. Seulement, maintenant qu’elle a grandi, lesdites divagations sont peut-être un peu moins enfantines, juste parfois. Elle rêve toujours qu’elle vole ou vient d’une autre planète bien sûr, s’interroge toujours sur l’étymologie de certains faits de langue et sur la composition de la chair des ovipares, mais pas quand elle est grave. Et en l’occurrence l’étreinte, pour elle, est un moment grave autant qu’euphorisant.

Une minute, toujours une minute, et toujours rien qu’une minute, c’est la durée que je vous propose une fois encore de passer dans sa tête, afin de vous éclairer sur le potentiel de vélocité et de bourgeonnement du cerveau humain, qui ne s’arrête pas d’être fascinant.


 

Situation :

 

Yoshie a entre vingt et trente ans (on ne divulgue pas l’âge précis d’une Dame, c’est impoli). Elle est raisonnablement heureuse. Heureuse car amoureuse, mais ‘raisonnablement’ car malgré tout, beaucoup de petits soucis viennent régulièrement ternir son euphorie sentimentale. Toutefois, au début de notre minute, elle ne laisse pas de prise à ces bémols et son esprit est tout entier à sa joie et pour cause : elle tient l’objet de ses pensées dans une étreinte serrée qui lui prodigue le plus grand bonheur. Le moment est parfait, une brise douce glisse sur sa nuque en même temps que la main de l’être aimé et son parfum vient enchanter ses narines, son cœur est paisible et sincère est son sourire. En somme, elle ne pense plus.

 

Pendant une fraction de seconde, mettons ça sur le dos d’une forme ou d’un son perçus dans son environnement proche, d’un infime changement de lumière ou de température, le cerveau de Yoshie jusque là imperméable à toute pensée va s’ébrécher de façon imperceptible. C’est plus qu’il n’en faut à des perturbations latentes pour s’y infiltrer et commencer la germination.

 

 

Yoshie pousse un soupir de bien-être.

 

Trame de la pensée :

 

 

Je suis seule.

Et si on me mentait ?

J’ai confiance. A tort ?

Je devrais être meilleure...

Je suis heureuse !

Je dois arrêter de penser. Je m’insupporte. Je dois aussi l’insupporter.

(Le cri)

 

 

Détail et digressions, point par point :

 

 

Je suis seule.


Les seules fois où j’aie été bien avec quelqu’un résultaient toujours en un vif sentiment de solitude, le moment où la présence de l’autre m’a semblé tellement naturelle que j’ai instinctivement renoncé à tous mes masques. Là, je ne porte plus de masque, je suis bien, je suis seule. Je suis seule... Plus personne pour m’intimider, me pousser dans mes retranchements, plus de juge...plus de guide non plus, plus personne pour me rassurer, pour m’apaiser... Je suis seule et exposée. Exposée, oui, c’est ça, comme une pellicule photographique livrée à la lumière, je n’ai jamais vraiment compris comment ça fonctionnait, une empreinte lumineuse, mais assez pour savoir qu’une pellicule ne doit pas être exposée. Si la lumière s’impose sur la surface du papier photo, le propos tenu par l’image disparaît, la photo perd son identité... Quand je suis seule et exposée, moi aussi je perds mon identité, je perds mon calme, je perds ma sagesse, je perds mon flegme et ma logique, je perds ma tempérance, je perds tous les contours qui me définissent, comme la photo. Il faut d’ailleurs que je regarde sur google si je trouve la réponse à cette histoire d’empreinte lumineuse pour la photo, que je comprenne comment ça marche. Je suis seule, je pense librement, attention, je vais encore penser trop. Trop et n’importe quoi, par exemple, qui me dit qu’on ne me ment pas ?

 


Et si on me mentait ? (son étreinte se relâche, son souffle s’arrête)


Pourquoi est-ce aussi fort, ce sentiment que l’on me ment, que l’on ne me ment que pour m’épargner parce que l’on me trouve ‘pure’ ou ‘attendrissante’ ? C’est comme ça à chaque fois que je traîne un peu trop longtemps sur le sujet en pensées. Il est impossible qu’on ne me mente pas, maintenant que j’y réfléchis mieux : je suis trop gourde pour qu’on ne me mente pas. Il y a trop de menaces dans le monde, trop de menaces partout qui pèsent sur la pureté des sentiments. Les miens ne sont jamais sous la menace, pourquoi ? On m’a trop menti par le passé, le monde est duplicité. Pas moi pourtant. Mon dieu, est-ce ça l’orgueil ? C’est douloureux en tous cas, je comprends pourquoi il s’agit d’un des sept péchés capitaux, l’orgueil. La paresse, la luxure, la gourmandise, l’avarice… et les autres, je ne me souviens jamais... L’avarice je l’ai déjà dit... Avec l’orgueil ça fait cinq. L’envie oui ! L’envie et...et... la colère bien sûr ! Bref, le pire, c’est bien l’orgueil, c’est le seul dont je souffre, parce que c’est forcément de l’orgueil ça, ou de la paranoïa ? De l’orgueil, oui. Croire que je suis la seule à ne jamais avoir de pensées portées vers la duplicité, le mensonge ou la trahison... Pourtant c’est vrai, je suis toujours entière et ai toujours été dupée par des personnes qui abusaient de ma confiance, qui finissaient peut-être par la prendre (à tort, oh oui à tort !) pour de la commune indifférence. Mais non, je suis idiote, j’ai toujours pensé que la confiance méritait d’être donnée a priori.

 


J’ai confiance.


Je lui fais confiance. Pas cette personne-là, je me refuse à la croire encline à la moindre duplicité. C’est une certitude (son étreinte se resserre, son souffle accélère, ses doigts plongent avec tendresse dans les cheveux de sa moitié). Le monde me ressemble, sinon, comment toutes ces belles histoires où les sentiments sont purs auraient-elles vu le jour ? Cela ne peut pas qu’être le fruit de l’imagination d’une poignée d’incurables romantiques ou de jeunes filles fleur bleue. Je lui fais confiance ! C’est évident, c’est si fort, si présent en moi, cette confiance. Sans cette confiance, je ne ressentirais rien de tout cet amour ( ? oui.). Je lui fais confiance, si mes sentiments sont purs et que je suis toujours honnête, personne ne peut bafouer cette sincérité. C’est une chose contagieuse. Et son visage, au moment où il est traversé par un sourire, un sourire pour moi seul, ce visage là ne peut pas mentir. Sa belle présence, sa présence si intense, cette présence totale ne saurait être un leurre. La présence du fuyard ? Ah oui, je suis, j’ai été une fuyarde moi aussi, je sais ce que c’est. ‘Quand je suis avec toi je suis avec toi corps et âme’ disais-je, sans mentir. Et j’ai cessé de le dire un jour, pour ne pas mentir, toujours. Mais même avant ça, ‘quand je ne suis pas avec toi, je ne suis pas avec toi’. Je n’aimais pas alors. Aujourd’hui, c’est différent. ‘Je suis avec toi même quand tu n’es pas là, et parfois, avec toi, je suis seule, comme maintenant, seule parce que je suis heureuse et que tu me libères de mes masques’. Mais cette solitude lyrico-symbolique est dangereuse, elle me laisse le temps de penser. Elle me laisse le temps de douter, malgré la confiance absolue que chaque centimètre carré de ma chair ou de mon âme a pris la décision de lui donner. Tant de confiance ne peut pas rester sas écho. Ai-je tort ? Car enfin, si la sincérité est une chose qui devrait être acquise à chacun, elle n’est pas la seule en jeu. Il reste le problème des sentiments et de leur réciprocité : Les sentiments que l’on veut tourner ou conserver à son propre avantage, ça se mérite. (L’étreinte se relâche, ses épaules et ses poignets comme désarticulés par son soudain sentiment d’impuissance retombent avec douleur)

 


Je devrais être meilleure...


(La pensée se glace un instant : la peur a pris le dessus pendant la durée d’un éclair, mais Yoshie a appris à maîtriser cette peur ou du moins à en amoindrir les effets. La pensée reprend donc.)

Si j’étais meilleure, plus grande, beaucoup plus grande, dans le sens de ‘plus dense’, ‘de plus vaste envergure’, si seulement mon archée s’étendait un peu, je l’entendrais me dire, dans le silence de confession de ses yeux ‘je suis avec toi, même si quelque distance nous sépare’. Je l’entendrais me le dire, me l’écrire, me l’envoyer par ondes téléphoniques ou télépathiques, toujours. Si j’étais meilleure, je ne risquerais rien, ni sa lassitude, ni les autres, ni l’autre qui a (ou ‘a eu’) tant de place dans sa vie. Non, pas ‘a eu’. A. Cette place est toujours sienne, je le sais. Et la mienne si petite, si difficile à creuser, à coups timides de silences et de demi-mots, là où je voudrais lancer un bulldozer de questions et de plaintes égoïstes et m’aménager une place immense. Mais je ne suis pas assez. Pas surprenant, écoute-toi Yoshie, si tu lui laissais un chemin jusqu’à tes pensées, si tu le laissais arpenter à qui que ce soit d’ailleurs, leurs esprits exploseraient, leur cœur serait déchiré entre les ascensions fulgurantes et les véloces dégringolades que tu endures chaque jour au décuple. Oui, leur esprit prendrait feu, comme le tien ma vieille. Par quel miracle es-tu encore là, debout, alors qu’à chaque seconde, comme maintenant encore, des pensées par milliers se bousculent entre les parois intérieures de ton crâne. Ah ! Je voudrais parler à voix haute, mais cela lui ferait peur (Yoshie referme ses bras, fort, espérant détourner ainsi l’énergie qui l’urge de vocaliser). Vocaliser une partie de mes pensées, pendant que mon cerveau est à toute autre chose, c’est un soulagement minuscule, mais ce n’en est pas moins un soulagement et, en tant que tel, infiniment bon à prendre. Juste quelques mots à voix basse. Mais lesquels ? Choisir avec justesse... Il y en a bien, qui formulent la pensée latente de mon esprit, et ces mots seraient confortables à utiliser à bas volume, bien que risqués. Les vocaliser juste le temps de ressentir ce que cela fait de ne pas seulement éprouver leur théorie et leurs conséquences psychiques, mais aussi de voir leur réalité physique et sonore. Même tout bas, plus fort, je n’oserais pas, je n’ose plus... Des mots mal reçus par leur destinataire sont plus douloureux pour celui qui les envoie que si on l’insultait ouvertement sans vergogne. Allez, j’essaie quand même (Yoshie murmure une pincée de syllabes inaudibles et ceint le corps aimé dans ses bras un peu plus fort, son cœur bat la chamade). Oh ! Mon cœur part encore dans ses fantaisies. Quel prodige tout de même que les battements d’un cœur qui va alimenter la machine complexe d’un métabolisme avec plus de vigueur pour la simple raison que trois mots prononcés suffisent à monter le seuil de vigilance de tous mes sens à leur maximum... Je sens le duvet de ma nuque se hérisser. Est-ce à cause de sa main qui s’est faite hésitante ? Quelle est sa pensée, quelle est sa réponse ? Ah ! Pas d’écho : je le savais, je devrais être meilleure. Là, maintenant, tout de suite, quelle que soit l’intensité de mes sentiments, je ne suis pas à la hauteur.

 

 

Je suis heureuse !


Mais je tiens son corps dans mes bras, son visage me sourit, ses yeux étincellent, je suis heureuse !

(La pensée se tait)

 

 

Je dois arrêter de penser. Je m’insupporte. Je dois aussi l’insupporter.

 

(Mais le bourdonnement fait rage une fois encore) Tout cet infernal tintamarre cérébral ne s’arrête pas et doit bien finir par échapper de ma boîte crânienne pour aller lui siffler dans les tympans. La pensée audible, idée curieuse et pourtant, les ondes sont bien audibles, elles. Les remous qui agitent le Tartare qui prend sa source ici ne peuvent pas être silencieux. Je ne veux pas qu’ils l’atteignent. Laissons son ‘quand je suis avec toi, je sui avec toi’ tranquille, je refuse de l’écourter. Je refuse. Les ondes tapent pourtant à mes tempes, quel bruit. Des ondes matérielles, la pensée télépathique est-elle une pensée bouillonnante rendue audible par sa corpulence ? Je verrai ça sur google. La science doit pouvoir le dire. Oh je t’en prie, n’entends pas mes doutes, n’entends pas le brouhaha, ne le laisse pas venir troubler la quiétude de ce moment où toi et moi sommes ensemble dans cette étreinte si confortable. Ne me laisse pas trop longtemps seule dans mes pensées, je suis heureuse aussi quand je n’ai pas trop le temps d’y barboter. Je suis heureuse, avec toi, heureuse que tu existes. Je voudrais que tu partages ce bonheur, pas seulement quand je suis là et toi juste ici, mais aussi quand tu es chez toi, ou là-bas, ou ailleurs, dans un ailleurs où mon enveloppe corporelle n’est pas présente... Je ne sais pas tout ça. Je n’en sais rien. Ah ! Je ne veux pas que tu l’entendes ! Le bonheur reste le bonheur, sans conditions ! Je veux me taire ! Fais-moi taire, serre-moi ! Je dois me taire ! Je risque de dire des choses que tu ne veux pas entendre, comme ce que j’ai dit tout à l’heure, bien trop bas, pour ne pas t’incommoder, ce que tu n’as pas partagé, ce que sans doute tu ne penses pas... Je veux me taire, serre ! Mon esprit brûle et la science ne l’explique pas ! Mon esprit brûle !


(Le cri, intérieur, assourdissant. Elle enfouit son visage dans l'épaule chérie.)

 



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